AGRICULTURE BIOLOGIQUE : Eugène Koussouma plaide pour une sécurité alimentaire fondée sur la qualité, l’équité et la durabilité

Dans un contexte où les défis liés à la sécurité alimentaire, à la santé publique et aux changements climatiques deviennent de plus en plus pressants, l’agriculture biologique apparaît comme une alternative crédible pour repenser les systèmes de production agricole. Cependant, entre exigences normatives, contraintes économiques et enjeux de production, ce mode d’agriculture suscite encore de nombreuses interrogations. Dans cet entretien, Eugène Koussouma, coordonnateur de la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fenab), apporte des éclairages précis sur l’importance de l’agriculture biologique dans le renforcement de la sécurité alimentaire au Bénin et en Afrique de l’Ouest.
Journaliste : Comment définissez-vous l’agriculture biologique et en quoi se distingue-t-elle des pratiques agricoles conventionnelles ?
Eugène Koussouma : L’agriculture biologique est souvent réduite à une agriculture qui n’utilise pas de produits chimiques. C’est une perception répandue, mais elle est incomplète. En réalité, il s’agit d’un système de production encadré par des normes strictes qui imposent des pratiques respectueuses du sol, de la végétation et de l’ensemble des êtres vivants présents sur la parcelle.
Par exemple, après le défrichage, il est interdit de pratiquer le brûlis. On ne doit même pas observer de traces de feu sur une parcelle engagée en production biologique. De même, il n’est pas question de détruire toute la végétation. Les arbres doivent être conservés autant que possible. L’idée est de préserver l’écosystème existant, car chaque élément joue un rôle dans l’équilibre du sol et dans la production.L’agriculture biologique impose donc de la rigueur. On ne produit pas comme on veut. Les cultures ne sont pas faites au hasard, et chaque pratique est encadrée pour garantir la durabilité du système.
Au-delà des pratiques techniques, quelles sont les valeurs qui sous-tendent l’agriculture biologique ?
Il y a des valeurs fondamentales comme l’équité, la solidarité et la bonne gouvernance. L’équité signifie que tous les producteurs doivent être traités de la même manière, quel que soit leur lieu de production. Un producteur de Gogounou doit être considéré au même titre qu’un producteur d’une autre localité. La solidarité est également essentielle, parce que l’agriculture biologique se pratique souvent en groupe. Les producteurs sont organisés en coopératives, et cela implique une responsabilité collective. Si un seul producteur ne respecte pas les règles, par exemple en utilisant des produits chimiques, c’est tout le groupe qui peut perdre sa certification.
Donc chacun doit être vigilant pour ne pas pénaliser les autres. Il y a aussi la question de la bonne gouvernance. On ne se comporte pas comme on veut dans la production biologique. Il y a des règles à suivre, et elles doivent être respectées par tous.
Dans ce contexte, quel lien établissez-vous entre agriculture biologique et sécurité alimentaire ?
La sécurité alimentaire doit être comprise sous plusieurs angles. Il y a d’abord la question de la disponibilité des aliments, c’est-à-dire la capacité à produire en quantité suffisante. À ce niveau, l’agriculture biologique a encore des limites, parce que les contraintes sont nombreuses et nous ne produisons pas encore en grande quantité.Mais il y a aussi la question de la qualité. Et là, l’agriculture biologique apporte une réponse très forte.
Les produits sont sains, sans résidus chimiques. Ils préservent la santé des consommateurs, mais aussi celle des producteurs et du sol. Donc, même si la quantité reste un défi, la qualité est un atout majeur. Et cette qualité contribue au bien-être des populations.Peut-on dire que l’agriculture biologique améliore l’accessibilité des denrées alimentaires ?Pas encore de manière significative, justement à cause des contraintes de production. Les volumes restent limités, et cela peut influencer les prix. Cependant, il faut voir les choses autrement. Une alimentation saine permet de réduire les maladies. Et quand on tombe moins malade, on dépense moins pour les soins de santé. Donc, indirectement, cela améliore le pouvoir d’achat et le bien-être des ménages.
Quels sont les principaux avantages de l’agriculture biologique pour les producteurs, notamment face aux changements climatiques ?
L’un des avantages majeurs, c’est la préservation du sol. L’agriculture biologique permet de maintenir la fertilité naturelle des terres et de protéger la biodiversité. Cela renforce la résilience des systèmes agricoles face aux changements climatiques. Ce ne sont pas des résultats immédiats. Peut-être que nous ne verrons pas tous les effets aujourd’hui. Mais dans 10, 20 ou même 50 ans, les générations futures bénéficieront de sols plus sains et d’un environnement plus stable. C’est donc un investissement à long terme.
L’agriculture biologique est parfois perçue comme moins productive. Que répondez-vous à cette critique ?
Il faut reconnaître qu’il y a des contraintes qui limitent la production. Par exemple, un projet de certification ne peut pas dépasser un certain nombre de producteurs. Cela oblige à fragmenter les initiatives. Il y a aussi le coût de la certification, qui est très élevé. Pour un seul projet, cela peut aller jusqu’à 10 ou 12 millions de francs CFA. Et ce montant doit être payé avant même les contrôles. Si vous avez un grand nombre de producteurs, vous devez multiplier les projets, donc les coûts. Ces contraintes rendent difficile la production à grande échelle. Mais cela ne veut pas dire que l’agriculture biologique n’est pas efficace. Elle est performante sur le plan qualitatif et durable sur le long terme.
Quelles sont les principales contraintes qui freinent le développement de cette agriculture ?
Outre le coût de la certification, il y a le respect des normes, qui demande une grande discipline. Tous les producteurs doivent être formés et sensibilisés. Il y a aussi le manque de moyens techniques et financiers, ainsi que les difficultés d’accès au marché. Même si des efforts sont faits, il reste encore beaucoup à améliorer.
Quel rôle les politiques publiques doivent-elles jouer pour accompagner cette dynamique ?
Les politiques publiques jouent déjà un rôle important. Aujourd’hui, les producteurs peuvent se regrouper en coopératives et accéder à des financements via les structures de microfinance. Cela est rendu possible grâce au cadre légal mis en place par l’État. Il y a aussi l’installation d’unités de transformation locales, ce qui offre des débouchés aux producteurs. Cela permet de vendre plus facilement sans forcément dépendre de l’exportation. Mais il faut aller plus loin, notamment en soutenant la certification, en renforçant les capacités des producteurs et en facilitant l’accès aux marchés.
Comment sensibiliser davantage les consommateurs à l’importance des produits biologiques ?
La meilleure sensibilisation, c’est de produire des aliments que les populations consomment au quotidien. Aujourd’hui, certaines productions comme le soja sont surtout destinées à l’exportation. Si nous développons davantage le maïs, le niébé ou les cultures maraîchères biologiques, les consommateurs seront plus concernés. Il faut aussi insister sur l’aspect sanitaire. Les produits biologiques sont bons pour la santé, et cela doit être au cœur du message. Même ceux qui ne consomment pas directement ces produits doivent comprendre l’importance de soutenir ce type de production, parce qu’elle protège l’environnement et la santé.
Pour conclure, quelles recommandations feriez-vous pour faire de l’agriculture biologique un levier de sécurité alimentaire ?
Il faut adopter une vision à long terme. L’agriculture biologique demande de la rigueur, de la discipline et de la solidarité. Il faut accompagner les producteurs, réduire les coûts de certification et renforcer la sensibilisation. Il est aussi important de promouvoir les cultures locales biologiques pour toucher davantage de consommateurs. Si ces conditions sont réunies, l’agriculture biologique peut jouer un rôle important dans la sécurité alimentaire, en apportant des aliments de qualité, en préservant les ressources naturelles et en améliorant le bien-être des populations.
Nadjahatou BAGUIRI




