BONNES PRATIQUES CULTURALES DU SOJA : Abdoulaye Bio Alassane expose ses expériences

La culture du soja gagne du terrain et attire de plus en plus de producteurs. Mais derrière cet engouement se cachent des exigences techniques que beaucoup découvrent sur le terrain. Pour mieux comprendre les bonnes pratiques culturales du soja, nous sommes allés à la rencontre d’Abdoulaye Bio Alassane, producteur de soja grain, agripreneur et mentor engagé dans l’accompagnement de jeunes producteurs. Fort de plusieurs années d’expérience, il partage dans cet entretien son parcours, ses méthodes de production ainsi que les conseils essentiels pour réussir dans cette filière porteuse, mais exigeante.
Journaliste : Pourquoi avoir choisi la culture du soja ?
Abdoulaye Bio Alassane : Le choix du soja n’est pas anodin. Ses graines sont particulièrement riches en protéine et en huile végétale, ce qui en fait une culture à fortes valeurs nutritive et commerciale. Mais au-delà de ça, ce qui m’a surtout convaincu, c’est son importance pour la population béninoise. Le soja entre désormais dans la composition de nombreux aliments locaux — le fromage de soja, le lait de soja, les condiments… La demande ne cesse de croître, aussi bien sur le marché national qu’à l’exportation.
En 2023-2024, la production nationale de soja au Bénin a atteint 520 929 tonnes, un chiffre qui témoigne de l’ampleur que prend cette filière. Pour moi, cultiver le soja, c’est participer à la souveraineté alimentaire et économique de mon pays.
Quelles sont les étapes pour une bonne production du soja ?
La préparation du champ est une étape fondamentale que beaucoup de producteurs négligent, à leurs dépens. Avant tout semis, je commence par le choix minutieux du site de production. Le soja préfère les sols bien drainés, ni trop argileux ni trop sablonneux. Vient ensuite le défrichage, c’est-à-dire le nettoyage complet du terrain pour éliminer les mauvaises herbes et les résidus de la campagne précédente. Enfin, j’enrichis le sol de façon biologique, en incorporant de la matière organique pour améliorer sa structure et sa fertilité avant même que la graine ne touche la terre. Un sol bien préparé, c’est déjà la moitié du rendement assuré.
Quels critères utilisez-vous pour choisir vos semences ?
Le choix des semences est critique. Je me base sur trois critères essentiels : premièrement, l’adaptation de la variété au milieu local et son taux germinatif élevé. une semence qui ne germe pas bien, c’est de l’argent jeté. Deuxièmement, la pureté variétale, pour éviter les mélanges qui nuisent à l’homogénéité de la récolte. Troisièmement, la bonne santé sanitaire des semences, pour partir sur des bases saines et réduire les risques de maladies dès le départ. Je recommande toujours aux jeunes producteurs de s’approvisionner auprès de sources certifiées plutôt que de réutiliser indéfiniment leurs propres semences, ce qui entraîne une dégénérescence progressive des variétés.
À quelle période réalisez-vous les semis ?
Je réalise mes semis à la mi-juin. Cette période correspond au début des pluies dans notre zone, ce qui garantit une bonne humidité du sol pour la germination. Semer trop tôt expose les plants à des risques de sécheresse, trop tard compromet le cycle végétatif avant les premières fraîcheurs. Le respect du calendrier cultural est l’une des premières règles d’or que j’inculque à mes mentorés.
Quelles sont, selon vous, les principales bonnes pratiques pour réussir la culture du soja ?
La réussite dans le soja repose avant tout sur le respect des itinéraires techniques. Cela peut paraître simple, mais c’est là où beaucoup échouent. Un itinéraire technique, c’est l’ensemble des opérations à conduire dans le bon ordre et au bon moment : choix du site, préparation du sol, sélection des semences, semis à la bonne date, fertilisation, entretien, protection phytosanitaire, récolte et stockage. Sauter une étape ou la faire à contretemps, c’est compromettre l’ensemble. Chaque maillon compte. Et derrière chaque bonne pratique, il y a un raisonnement agronomique qu’il faut comprendre pour pouvoir l’adapter aux réalités du terrain.
Utilisez-vous des engrais chimiques ou des fertilisants bio ?
J’utilise exclusivement des fertilisants biologiques. Le soja est une légumineuse qui a la particularité de fixer l’azote atmosphérique grâce aux nodosités de ses racines, en symbiose avec des bactéries du sol. Cela lui confère une capacité naturelle à s’auto-fertiliser partiellement. En complétant avec des apports organiques compost, fumier bien décomposé, engrais verts. Je maintiens la fertilité du sol sur le long terme sans le dégrader. C’est une approche qui préserve l’environnement, réduit les coûts de production et améliore la qualité du grain récolté.
Comment se gèrent les mauvaises herbes dans votre plantation ?
La gestion des adventices est un combat permanent. J’utilise deux approches complémentaires. D’un côté, le sarclage manuel, notamment en début de cycle quand les plants sont encore fragiles. De l’autre, j’utilise le Soja-Faba, un herbicide sélectif adapté à la culture du soja, qui permet de maîtriser les mauvaises herbes sans endommager les plants. La combinaison des deux méthodes est plus efficace que chacune prise isolément. L’essentiel est d’intervenir tôt : une mauvaise herbe laissée trop longtemps entre en compétition directe avec le soja pour l’eau, la lumière et les nutriments, ce qui pénalise directement le rendement.
Quelles méthodes utilisez-vous pour lutter contre les ravageurs et les maladies ?
J’adopte une approche intégrée, alliant tradition et modernité. Pour les insecticides traditionnels, je prépare des extraits à base de feuilles de neem, le nim et de piment. Ces préparations naturelles ont une efficacité réelle contre certains ravageurs et présentent l’avantage d’être peu coûteuses, accessibles localement et respectueuses de l’environnement. Quand la pression des ravageurs est plus forte, j’utilise des insecticides modernes comme le Jacobia, en respectant scrupuleusement les doses et les délais avant récolte. La surveillance régulière du champ est indispensable : mieux vaut détecter tôt une attaque pour intervenir rapidement et limiter les dégâts.
Faites-vous la rotation des cultures ?
Oui, absolument. Je pratique la rotation culturale avec le coton et le maïs. La rotation est une pratique agronomique fondamentale pour briser les cycles des ravageurs et des maladies spécifiques au soja, maintenir la fertilité du sol et réduire la pression des adventices. Le soja, en tant que légumineuse, enrichit le sol en azote, ce dont profite la culture suivante, qu’il s’agisse du maïs ou du coton. C’est un cercle vertueux qui améliore la productivité globale de l’exploitation à long terme.
Comment savez-vous que le soja est prêt pour la récolte ? Quelles précautions prenez-vous ?
La maturité du soja se reconnaît à deux signes visuels clairs : les feuilles commencent à jaunir et les gousses, les poches de grains prennent également une teinte jaune dorée. C’est le signal qu’il faut agir vite. Je récolte à la bonne date, sans tarder, car si on attend trop, les gousses s’ouvrent et les graines s’éparpillent dans le champ, une perte sèche et irrattrapable. Pendant la récolte, je dispose les plants sur des bâches pour protéger les grains à la fois contre les rongeurs et contre les saletés du sol. Ce détail, qui peut paraître anodin, fait une vraie différence sur la qualité finale du produit.
Comment conservez-vous votre production après la récolte ?
La conservation est une étape souvent sous-estimée, mais elle conditionne la valeur marchande du grain. Avant de stocker, je désinfecte soigneusement le magasin pour éliminer les insectes et les champignons qui pourraient contaminer la récolte. Ensuite, je dépose des bois au sol avant d’y placer les sacs, jamais directement à même le sol, pour éviter l’humidité qui favorise les moisissures et la dégradation des grains. Ce sont des gestes simples, mais indispensables pour conserver un soja de qualité jusqu’à la commercialisation.
Quels avantages tirez-vous de la culture du soja ?
Les avantages sont multiples. Sur le plan alimentaire, le soja contribue à lutter contre l’insécurité alimentaire par sa richesse en protéines végétales. Sur le plan agricole, ses tiges et ses feuilles constituent d’excellents engrais verts qui restituent de la matière organique au sol, et un fourrage très appétent pour le bétail. Et sur le plan économique, la vente du soja m’assure une source de revenus stable qui m’a permis de construire progressivement mon autonomie financière. C’est une culture qui donne sur plusieurs tableaux à la fois.
Quelles difficultés rencontrez-vous encore aujourd’hui ?
Les défis restent réels. Le premier est l’accès au financement : sans crédit agricole adapté, il est difficile d’investir dans des équipements ou d’augmenter les superficies cultivées. Le deuxième est la non-disponibilité des terres cultivables, une contrainte foncière qui pèse sur le développement des exploitations. Et le troisième, peut-être le plus imprévisible, ce sont les pertes liées aux changements climatiques : pluies tardives, sécheresses en cours de cycle, inondations autant d’aléas qui peuvent anéantir en quelques jours des mois d’efforts.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes producteurs qui veulent se lancer dans le soja ?
Mon premier conseil, c’est de passer de la « suivie » à la « vision ». Beaucoup de jeunes se lancent dans l’agriculture en se disant : je veux juste gagner un peu d’argent. Il faut changer ça et se dire : je veux construire quelque chose de grand. Un entrepreneur sans vision meurt au premier choc. Quand les difficultés arrivent et elles arrivent toujours c’est la vision qui vous maintient debout. Le deuxième conseil, c’est la volonté. Sans elle, aucune technique, aucun financement, aucun conseil ne suffira. La volonté, c’est ce qui vous fait vous lever à l’aube quand tout le monde dort encore.
Que faudrait-il améliorer pour développer davantage la filière soja au Bénin ?
Le chantier est clair. Les grandes entreprises et coopératives chargées d’approvisionner les producteurs doivent leur fournir des intrants et des équipements de bonne qualité, et surtout à la bonne date. Un intrant arrivé trop tard, c’est une campagne compromise. Il faut également faciliter l’accès au crédit agricole, pour que les producteurs puissent investir, agrandir leurs exploitations et faire face aux imprévus. La filière soja béninoise a un potentiel immense — elle l’a prouvé avec ses plus de 520 000 tonnes produites en 2023-2024. Il ne lui manque que des conditions d’accompagnement à la hauteur de ses ambitions.
Entretien réalisé avec Abdoulaye Bio Alassane, producteur de soja grain, agripreneur et mentor, Gomparou-Gokpadou, commune de Banikoara, département de l’Alibori, Bénin.
Moudachirou ALIOU




