PRÉSERVATION DE L’ÉCOSYSTÈME AGRICOLE : Gratien Koumassou explique le rôle éminemment important des abeilles pour la sécurité alimentaire

Souvent méconnu du grand public, le rôle des abeilles dépasse largement la production du miel. Ces insectes pollinisateurs constituent un maillon essentiel de l’écosystème agricole. Ils contribuent à la reproduction des plantes, à la préservation de la biodiversité et à l’amélioration des rendements agricoles. Leur présence favorise l’équilibre des agroécosystèmes et participe à la sécurité alimentaire des populations. Face aux défis environnementaux et agricoles actuels, leur protection apparaît de plus en plus comme une nécessité. Dans cet entretien, Gratien Koumassou ingénieur agronome de formation et spécialiste des questions liées à la gestion durable des ressources naturelles, explique l’importance des abeilles dans le fonctionnement des écosystèmes agricoles et formule des recommandations pour assurer leur préservation durable.
Journaliste : Dites-nous, qu’est-ce qu’une abeille ?
Gratien Koumassou : L’abeille est un insecte social appartenant à l’ordre des Hyménoptères. Elle vit généralement en colonie organisée autour d’une reine, d’ouvrières et de faux-bourdons.
Quel rôle jouent les abeilles dans le maintien de la biodiversité et la productivité agricole ?
Les abeilles sont considérées comme des espèces clés de voûte des écosystèmes. Leur rôle se manifeste à deux niveaux étroitement liés. Le premier concerne la biodiversité. Grâce à la pollinisation, elles favorisent la reproduction des plantes à fleurs, assurent le brassage génétique des espèces végétales et contribuent au renouvellement du couvert végétal. Cela permet également de préserver les habitats naturels dont dépendent de nombreuses espèces animales.
Le second niveau concerne la productivité agricole. En facilitant la fécondation des cultures, les abeilles augmentent le potentiel de production des plantes. Elles contribuent ainsi à améliorer les rendements agricoles et la qualité des récoltes. En réalité, lorsqu’on protège les abeilles, on protège simultanément la biodiversité et la production alimentaire.
Quelle place occupent les abeilles dans le fonctionnement des écosystèmes agricoles ?
Dans les agroécosystèmes, les abeilles occupent une place centrale. Elles participent à la reproduction de nombreuses plantes cultivées, mais également des arbres d’ombrage, des plantes de couverture et de plusieurs essences agroforestières qui contribuent à la fertilité des sols et à la protection de l’environnement.
Par ailleurs, la présence d’abeilles constitue souvent un indicateur de la qualité écologique d’un milieu. Un environnement riche en pollinisateurs traduit généralement un écosystème relativement équilibré, où les interactions biologiques permettent une meilleure régulation naturelle des ravageurs et le maintien des chaînes trophiques.
En quoi la pollinisation réalisée par les abeilles contribue-t-elle à l’amélioration des rendements et de la qualité des productions agricoles ?
La pollinisation réalisée par les abeilles agit à la fois sur la quantité et sur la qualité des productions agricoles. Sur le plan quantitatif, les visites répétées des abeilles favorisent le dépôt du pollen sur les organes reproducteurs des fleurs. Cela améliore la fécondation des ovules et augmente le nombre de fruits ou de graines produits.
Sur le plan qualitatif, une pollinisation efficace favorise un développement harmonieux des graines à l’intérieur des fruits. Ce phénomène stimule la production d’hormones végétales qui influencent leur croissance. Les fruits obtenus sont souvent plus gros, mieux formés, moins déformés et présentent une meilleure teneur en sucre. Ils se conservent également plus longtemps après la récolte.
Quelles sont les principales cultures qui dépendent fortement de l’activité des abeilles dans notre contexte agricole ?
Dans le contexte béninois et ouest-africain, plusieurs cultures bénéficient fortement de l’activité des abeilles. Nous pouvons citer les cultures arboricoles comme l’anacardier, dont la productivité dépend en grande partie de la qualité de la pollinisation. Le karité est également concerné.
Les cultures maraîchères comme les piments, les aubergines, les melons, les pastèques et plusieurs espèces destinées à la production de semences tirent également profit de l’action des pollinisateurs. Les légumineuses telles que le niébé et le pois d’Angole bénéficient elles aussi d’une meilleure pollinisation, ce qui améliore le remplissage des gousses et les rendements.
Quels seraient les impacts sur l’agriculture et la sécurité alimentaire si les populations d’abeilles venaient à diminuer fortement ?
Une diminution importante des populations d’abeilles représenterait une menace sérieuse pour l’agriculture. Les premières conséquences se traduiraient par une baisse des rendements de nombreuses cultures dépendantes de la pollinisation. Cela réduirait la disponibilité de plusieurs aliments essentiels, notamment les fruits et les légumes.
Au-delà de l’aspect productif, cette situation pourrait favoriser l’apparition de carences nutritionnelles liées à la diminution des aliments riches en vitamines et en minéraux. Les producteurs agricoles subiraient également des pertes économiques importantes. Enfin, la raréfaction de certains produits sur les marchés entraînerait une augmentation des prix, rendant une alimentation saine plus difficilement accessible aux populations vulnérables.
Quelles sont aujourd’hui les principales menaces qui pèsent sur les abeilles et leur habitat ?
Les abeilles font face à plusieurs menaces. La déforestation, les feux de brousse, le charbonnage et l’extension non contrôlée des terres agricoles contribuent à la destruction des arbres et des plantes mellifères dont elles dépendent pour leur alimentation.
Les changements climatiques constituent également une menace importante. Les perturbations des saisons modifient parfois les périodes de floraison et créent un décalage entre la disponibilité des fleurs et l’activité des colonies d’abeilles. À cela s’ajoutent certaines maladies, des espèces invasives et des pratiques traditionnelles de récolte du miel qui détruisent les colonies au lieu de les préserver.
Quel effet l’utilisation des pesticides et autres produits phytosanitaires peut-elle avoir sur les colonies d’abeilles ?
Les pesticides représentent aujourd’hui l’une des menaces les plus importantes pour les abeilles. Lorsqu’ils sont appliqués pendant les périodes de floraison, ils peuvent provoquer une mortalité directe des abeilles qui sont en activité de butinage.
Même à faibles doses, certains produits chimiques ont des effets chroniques. Ils perturbent le système nerveux des abeilles, réduisent leur capacité d’orientation et les empêchent parfois de retrouver leur ruche. Ils diminuent également leur efficacité de butinage et affaiblissent progressivement les colonies. À long terme, ces effets peuvent contribuer à l’effondrement des populations d’abeilles.
Quelles bonnes pratiques les producteurs agricoles peuvent-ils adopter pour protéger les abeilles tout en maintenant leurs activités de production ?
Il est tout à fait possible de concilier production agricole et protection des abeilles. La première recommandation consiste à adopter une utilisation raisonnée des produits phytosanitaires. Les traitements chimiques doivent être évités pendant la floraison et réalisés de préférence en fin de journée lorsque les abeilles ont quitté les parcelles.
Il est également important de promouvoir les biopesticides à base d’extraits végétaux comme le neem ou le piment. Les producteurs peuvent aussi mettre en place des haies vives, des bandes fleuries et d’autres infrastructures écologiques favorables aux pollinisateurs. Enfin, la diversification des cultures et les rotations culturales permettent de garantir une disponibilité continue des ressources florales tout au long de l’année.
Comment l’apiculture peut-elle constituer une source de revenus complémentaires pour les agriculteurs tout en favorisant la préservation de l’environnement ?
L’apiculture constitue une activité économique particulièrement intéressante pour les producteurs. La vente du miel, de la cire, de la propolis ou encore du pollen permet de générer des revenus complémentaires et de diversifier les sources de revenus des exploitations agricoles.
Par ailleurs, l’apiculteur a tout intérêt à protéger son environnement. Pour maintenir des colonies productives, il doit préserver les arbres mellifères, éviter les feux de brousse et favoriser la régénération des ressources naturelles. L’installation de ruches à proximité des cultures améliore également la pollinisation et contribue à l’augmentation des rendements. Il existe donc une véritable complémentarité entre apiculture, protection de l’environnement et développement économique.
Selon vous, quelles actions prioritaires devraient être mises en œuvre au Bénin pour renforcer la protection des abeilles et valoriser leur contribution à l’agriculture durable ?
Trois actions me paraissent prioritaires. La première consiste à développer de véritables pôles apicoles et agroforestiers capables de combiner apiculture moderne, restauration des paysages dégradés et développement économique des communautés rurales.
La deuxième concerne la formation et la vulgarisation.
Il est important d’intégrer les questions liées à la pollinisation et à l’apiculture durable dans les établissements de formation agricole et de renforcer les capacités des producteurs sur le terrain.
Enfin, il est indispensable de soutenir la recherche scientifique afin de mieux mesurer l’impact de la pollinisation sur les principales cultures du pays, notamment l’anacarde et les cultures maraîchères. Ces données permettront de mieux orienter les investissements publics et privés en faveur d’une agriculture plus productive, plus durable et plus respectueuse de la biodiversité.
Quels messages ou recommandations souhaiteriez-vous adresser aux agriculteurs, aux décideurs publics et aux populations pour assurer la protection durable des abeilles ?
Aux agriculteurs, je voudrais dire que les abeilles sont des alliées précieuses de la production agricole. Elles ne doivent pas être considérées comme des insectes secondaires, mais comme un véritable intrant biologique naturel qui contribue directement aux rendements.
Aux décideurs publics, j’adresse un appel à renforcer la réglementation relative aux pesticides les plus dangereux et à intégrer davantage la protection des pollinisateurs dans les politiques agricoles et environnementales. Quant aux populations, elles doivent comprendre que la préservation des abeilles est une responsabilité collective. Chacun peut contribuer à la protection de la biodiversité en adoptant des comportements respectueux de l’environnement et en soutenant les filières apicoles locales.
Nadjahatou BAGUIRI



