AMBITION DE TRANSFORMATION DE L’AGRICULTURE ET RÉALITÉ DES AGRONOMES: Quand l’expertise s’éloigne du terrain

L’agriculture est avant tout une affaire de terrain. C’est au cœur des exploitations, entre les sillons, les cultures et les élevages, que se mesurent les effets des innovations, se détectent les maladies des plantes, se corrigent les pratiques culturales et se construisent les performances agricoles. Dans cette dynamique, l’agronome occupe une place centrale. Bien plus qu’un technicien, il est le trait d’union entre la recherche scientifique, les politiques publiques et les producteurs. Sa présence auprès des agriculteurs constitue un levier essentiel pour améliorer les rendements, renforcer la résilience des exploitations et accompagner la modernisation du secteur.
Pourtant, sur le terrain, un constat revient avec insistance dans les échanges avec les producteurs : certains agronomes se font de plus en plus rares dans les champs. Les visites techniques s’espacent, les séances d’encadrement se réduisent et les conseils de proximité laissent progressivement place à des rapports administratifs, des réunions et des tâches de bureau. Pour plusieurs exploitants, l’expertise censée les accompagner semble désormais confinée entre les murs des administrations, et parfois loin des réalités quotidiennes des campagnes.
Alors, que se passe-t-il réellement derrière les portes des services agricoles ? Pourquoi certains agronomes semblent-ils avoir troqué les bottes contre les dossiers administratifs ? Quelles sont les répercussions de cette évolution sur les exploitations agricoles et, plus largement, sur les ambitions de transformation de l’agriculture ?
Le champ, premier laboratoire de l’agronome
L’agronome n’est pas seulement un scientifique maîtrisant les techniques de production végétale ou animale. Il est avant tout un professionnel de terrain, un intermédiaire entre la recherche agricole et les producteurs, chargé de transformer les connaissances scientifiques en solutions concrètes adaptées aux réalités des exploitations. Son bureau ne se limite pas à une salle équipée d’un ordinateur et de dossiers administratifs. Son véritable laboratoire est le champ, là où les cultures poussent, où les contraintes se révèlent et où les décisions techniques prennent tout leur sens.
« Un agronome ne peut pas exercer pleinement son métier derrière un bureau. Les connaissances scientifiques prennent tout leur sens lorsqu’elles sont confrontées aux réalités du terrain. Chaque parcelle est différente et exige une observation directe avant toute recommandation technique », explique Dansou Valère, un agronome chercheur. Pour lui, la compétence d’un agronome ne se mesure pas uniquement à sa maîtrise des connaissances techniques, mais aussi à sa capacité à être au contact permanent des producteurs afin d’observer, d’analyser et de proposer des solutions adaptées.
Dans les systèmes agricoles modernes, le rôle de l’agronome dépasse largement la simple diffusion de conseils. Il accompagne les producteurs à chaque étape du cycle de production : préparation des sols, choix des semences, calendrier des semis, fertilisation, lutte contre les ravageurs et les maladies, gestion de l’eau, récolte et conservation des produits. Son expertise permet aux agriculteurs d’améliorer leurs rendements tout en préservant les ressources naturelles et en limitant les risques liés aux aléas climatiques.
Cette mission ne peut s’accomplir efficacement sans une présence régulière sur le terrain. Observer directement une parcelle offre des informations qu’aucun rapport ou photographie ne peut restituer avec précision. La couleur des feuilles, l’humidité du sol, la présence d’insectes, les symptômes d’une maladie, les effets d’un stress hydrique ou encore les pratiques réellement appliquées par le producteur sont autant d’éléments qui nécessitent une observation directe. C’est au contact des exploitations que l’agronome peut établir un diagnostic fiable et proposer des solutions adaptées à chaque situation.
L’encadrement technique constitue ainsi l’une des missions essentielles de la profession d’agronome.
Au-delà des recommandations générales, l’agronome accompagne les producteurs dans la résolution de problèmes spécifiques. Il explique les itinéraires techniques, corrige les erreurs observées, répond aux préoccupations des exploitants et adapte ses conseils aux réalités économiques, sociales et environnementales de chaque exploitation. Cette proximité favorise également une relation de confiance, indispensable à l’adoption des innovations agricoles.
Les démonstrations pratiques occupent également une place centrale dans ce travail. Les nouvelles variétés, les techniques de semis, les méthodes de fertilisation ou encore les innovations en matière de protection phytosanitaire sont mieux comprises lorsqu’elles sont expérimentées directement dans les champs. Les parcelles de démonstration permettent aux producteurs de comparer les résultats et de s’approprier progressivement les nouvelles pratiques. L’agronome devient alors un facilitateur du changement, capable de convaincre par des résultats observables plutôt que par de simples discours.
Le suivi régulier des exploitations permet aussi de détecter précocement les maladies et les attaques de ravageurs. Dans un contexte où certaines infestations peuvent détruire une récolte en quelques jours, une intervention rapide peut éviter des pertes considérables. Les visites de terrain offrent également l’occasion d’évaluer l’efficacité des conseils déjà prodigués et d’ajuster les recommandations en fonction de l’évolution des cultures et des conditions climatiques.
« Le meilleur bureau d’un agronome, c’est le champ. C’est là qu’il échange avec les producteurs, qu’il identifie les difficultés, qu’il teste les innovations et qu’il construit des solutions adaptées. Sans cette proximité, le conseil agricole perd une grande partie de son efficacité », résume l’ingénieur agronomeTakpa O’Neill. Ainsi, l’efficacité de l’agronome repose autant sur ses connaissances techniques que sur sa capacité à être présent auprès des producteurs. C’est cette proximité qui donne toute sa valeur au conseil agricole et qui fait de l’agronome un véritable partenaire du développement rural.
Pourtant, malgré ce rôle fondamental, de nombreux producteurs estiment aujourd’hui que cette présence sur le terrain s’estompe progressivement. Comment expliquer qu’un métier historiquement ancré dans les exploitations agricoles semble, dans certains cas, s’exercer de plus en plus derrière un bureau ?
Quand le bureau remplace le champ
Dans plusieurs localités, un même constat revient dans les échanges avec les producteurs : la présence des agronomes sur les exploitations n’est pas fréquente. Sans remettre en cause l’engagement de l’ensemble des professionnels du secteur, de nombreux agriculteurs estiment que certains agents techniques passent aujourd’hui davantage de temps dans les bureaux qu’au milieu des champs. Une situation qui suscite des interrogations, tant le conseil agricole repose sur la proximité avec les producteurs.
Les services agricoles ont profondément évolué au fil des années. La mise en œuvre des projets de développement, les exigences des partenaires techniques et financiers, les mécanismes de suivi-évaluation et les obligations de reddition de comptes ont considérablement renforcé la charge administrative des agents. Rapports d’activités, tableaux de bord, fiches de suivi, bases de données numériques, réunions de coordination, ateliers de validation, formations internes ou encore missions protocolaires rythment désormais le quotidien de nombreux agronomes. Autant de tâches indispensables au fonctionnement des institutions, mais qui réduisent parfois le temps consacré aux visites de terrain.
Dans certaines zones rurales, des producteurs de certaines spéculations affirment ne rencontrer leur technicien qu’au début de la campagne agricole, lors des opérations de sensibilisation ou pendant les visites officielles des autorités et des partenaires. Une fois ces étapes franchies, les visites deviennent plus espacées, voire inexistantes jusqu’à la récolte. « Nous voyons souvent les agronomes lorsqu’il y a une mission officielle ou une cérémonie de lancement. Après cela, chacun retourne à ses occupations et nous devons gérer parfois seuls les problèmes qui surviennent dans nos champs », témoigne Issiakou Bawé, producteur de maïs dans la commune de Nikki. Pour lui, les difficultés apparaissent rarement au moment des discours officiels, mais plutôt au cours du développement des cultures, lorsque les conseils techniques deviennent les plus utiles.
Cette réalité n’est toutefois pas uniquement liée à l’organisation des services agricoles. Pour certains observateurs, elle traduit également une évolution des aspirations professionnelles chez une partie des jeunes diplômés.
Étudiante en deuxième année d’Aménagement des ressources naturelles à la Faculté d’Agronomie de l’Université de Parakou, Foulérath Lafia N’Gobi reconnaît que le travail de terrain exige des qualités particulières. « Le travail du terrain n’est pas facile. Tout le monde ne peut pas être sous le soleil et sous la pluie toute la journée. Cela demande beaucoup d’énergie». Cette remarque rappelle que l’accompagnement des producteurs implique souvent de longues distances à parcourir, des conditions climatiques difficiles et un rythme de travail exigeant.
Le même constat est partagé par Jordy Wankpo, technicien en production animale, apiculteur, consultant et conseiller agricole. Selon lui, « beaucoup de jeunes diplômés recherchent avant tout une vie plus confortable et évitent les missions de terrain, notamment parce qu’elles les exposent à la poussière, à la boue et aux réalités du métier. ». Pour ce professionnel, le métier d’agronome ne peut pourtant être dissocié de la présence auprès des exploitants. « On ne peut pas prétendre accompagner un producteur sans partager son quotidien. Les meilleures décisions techniques naissent de l’observation, pas seulement des rapports. »
D’autres acteurs du secteur mettent cependant en garde contre une lecture trop simpliste de la situation. « Il serait injuste de penser que les agronomes ne veulent plus aller sur le terrain. Beaucoup y consacrent encore une grande partie de leur temps, mais ils sont de plus en plus sollicités par les exigences administratives des projets et des institutions », analyse un ancien responsable de l’encadrement agricole Djelilou Soumanou. Selon lui, le véritable défi consiste à trouver un équilibre entre les impératifs de gestion et la mission première de conseil aux producteurs.
Une chose est néanmoins certaine, dans certains villages, la perception d’un éloignement entre les techniciens et les exploitants gagne du terrain. Pour de nombreux producteurs, un agronome ne devrait pas être identifié uniquement lors des ateliers ou des cérémonies officielles, mais avant tout par sa présence régulière dans les champs, au moment où les cultures sont confrontées aux maladies, aux ravageurs ou aux aléas climatiques, et même bien avant aux fins d’anticipation.
Ce constat soulève une question essentielle même si ce n’est pas dans toutes les localités. Quelles sont les conséquences de cet éloignement sur les exploitations agricoles concernées? Derrière la diminution des visites de terrain se cache une autre réalité, celle de producteurs qui, faute d’un accompagnement régulier, se retrouvent souvent seuls face aux défis que leur imposent les exploitations.
L’éloignement de l’expertise du terrain l’autre mal qui fragilise les ambitions du secteur
Lorsque le lien entre l’expertise agronomique et les exploitations agricoles se fragilise, les conséquences ne se limitent pas à quelques parcelles. Elles peuvent affecter l’ensemble du système de production et ralentir les ambitions nationales de transformation du secteur.
La première conséquence concerne la qualité du conseil agricole. Un accompagnement efficace nécessite une observation régulière des exploitations, une connaissance fine des réalités locales et un dialogue permanent avec les producteurs. Lorsque les visites de terrain deviennent moins fréquentes, les recommandations techniques risquent de perdre en précision et en efficacité. Un conseil formulé sans une observation directe peut ne pas tenir compte des contraintes spécifiques du producteur, de la nature du sol, des conditions climatiques ou encore des moyens disponibles dans l’exploitation.
Pour Dansou Valère, un agronome, « sans la proximité de l’agronome, il risque de produire des recommandations théoriques qui répondent moins aux réalités du terrain ».
Cette situation peut également contribuer à une faible productivité agricole. Dans plusieurs filières, l’amélioration des rendements dépend fortement de l’application correcte des bonnes pratiques culturales : respect des doses d’engrais, utilisation des semences adaptées, maîtrise des périodes de semis, gestion des maladies et des ravageurs. Sans accompagnement régulier, certains producteurs continuent d’utiliser des méthodes moins performantes, ce qui limite leur capacité à augmenter durablement leurs productions.
L’éloignement entre les agronomes et les producteurs constitue aussi un frein à l’adoption des innovations agricoles. Les nouvelles variétés, les techniques de conservation des sols, les outils numériques agricoles ou encore les pratiques adaptées aux changements climatiques nécessitent souvent des explications, des démonstrations et un suivi dans le temps. L’innovation ne se diffuse pas uniquement par des formations ponctuelles ; elle s’installe lorsque les producteurs sont accompagnés dans son application.
« Un producteur adopte rarement une nouvelle technique simplement parce qu’on lui en parle. Il veut voir les résultats, comprendre comment cela fonctionne et être rassuré par un accompagnement. Le rôle de l’agronome est justement de faire le pont entre la recherche et la réalité du champ », explique un chercheur en sciences agronomiques.
Au niveau national, cette situation pose également la question de l’efficacité des investissements consacrés au développement agricole. Des ressources importantes sont mobilisées par l’État et les partenaires techniques et financiers pour soutenir les filières, renforcer les capacités des producteurs et promouvoir de nouvelles technologies. Mais lorsque le transfert des connaissances vers les bénéficiaires n’est pas suffisamment assuré, les résultats attendus peuvent rester en dessous des objectifs fixés.
Le manque d’accompagnement peut aussi provoquer un sentiment d’abandon chez certains producteurs. L’agriculteur confronté seul aux maladies, aux pertes de rendement ou aux difficultés d’accès aux innovations peut progressivement perdre confiance dans les dispositifs d’appui. Cette situation peut réduire sa volonté d’investir davantage dans son exploitation.
À long terme, l’affaiblissement du conseil agricole peut ralentir la modernisation du secteur. Les objectifs nationaux visant une agriculture plus productive, compétitive et durable reposent sur des exploitants capables d’intégrer de nouvelles connaissances et de s’adapter aux défis émergents. Or, cette transformation ne peut se faire sans des agents techniques engagés aux côtés des producteurs.
Dans un contexte marqué par la croissance démographique, les effets du changement climatique et l’impératif de renforcer la sécurité alimentaire, la présence des agronomes sur le terrain devient un enjeu stratégique. Produire davantage ne dépend pas uniquement de la disponibilité des intrants ou des équipements. Cela exige également un accompagnement humain de qualité, capable de rapprocher la science, l’innovation et les réalités quotidiennes des exploitants. Ainsi, la question de l’éloignement entre certains agronomes et le terrain dépasse le simple cadre professionnel. Elle touche directement à la capacité d’un pays à bâtir une agriculture performante, durable et capable de garantir une alimentation suffisante à sa population.
Comment réconcilier l’expertise et le terrain ?
Face aux défis actuels de l’agriculture, réconcilier l’expertise agronomique avec la réalité des champs apparaît comme une nécessité. Il ne s’agit pas d’opposer les bureaux aux exploitations, car la planification, la coordination et le suivi administratif restent indispensables au fonctionnement des services agricoles. L’enjeu est plutôt de trouver un savant équilibre permettant aux agronomes de consacrer davantage de temps à leur mission première : accompagner les producteurs.
La première piste passe par un renforcement du suivi-évaluation des agents de terrain. Les structures d’encadrement doivent disposer de mécanismes permettant de mesurer régulièrement la présence effective des techniciens auprès des producteurs. Les visites réalisées, le nombre d’exploitations suivies, la qualité des conseils apportés et les résultats obtenus devraient davantage être pris en compte dans l’appréciation du travail des agents.
Dans cette logique, les performances des agronomes ne devraient pas être évaluées uniquement à travers les rapports administratifs produits, mais aussi à partir de leur impact réel sur le terrain. Des indicateurs liés à l’accompagnement des producteurs pourraient être intégrés : fréquence des visites, adoption des bonnes pratiques, évolution des rendements ou encore satisfaction des exploitants accompagnés.
La digitalisation peut également contribuer à réduire le poids des tâches administratives. Les outils numériques peuvent faciliter la collecte des données, le suivi des exploitations et la transmission des rapports, permettant ainsi aux agents de gagner du temps pour les activités de terrain. Parallèlement, une réflexion doit être menée sur la multiplication des réunions et ateliers qui occupent parfois une grande partie du temps des techniciens.
L’amélioration des moyens logistiques constitue aussi une condition essentielle. Sans motos, moyens de déplacement adaptés, carburant ou équipements nécessaires, il devient difficile d’assurer une présence régulière dans les villages et les exploitations, particulièrement dans les zones rurales éloignées.
Enfin, la formation des jeunes agronomes doit davantage intégrer la culture du terrain. Au-delà des connaissances théoriques, les futurs professionnels doivent être préparés aux réalités du métier : travailler sous différentes conditions climatiques, comprendre les contraintes des producteurs et développer une véritable capacité d’écoute. Réconcilier l’agronome avec le terrain, c’est finalement redonner au conseil agricole sa vocation première : être un lien vivant entre la connaissance scientifique et ceux qui nourrissent la nation.
Moudachirou ALIOU & Roger OMONDOUN (Stg)




