DES CHAMPS À L’ASSIETTE : L’odyssée du riz local béninois

DES CHAMPS À L’ASSIETTE : L’odyssée du riz local béninois
Le Bénin dispose de 375 000 hectares de terres rizicultivables, de fleuves généreux, de bas-fonds fertiles sous exploités dans toutes les régions, de paysans courageux selon les données de la Stratégie Nationale de Développement de la Riziculture 2e génération (SNDR II). Et pourtant, en 2024, le riz a représenté plus de 20 % des importations totales du pays d’après l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INStaD) pour une facture colossale de 428,5 milliards de francs CFA. Une somme qui aurait pu rester dans les poches des producteurs béninois, dans les caisses des transformatrices, dans l’économie locale.
Alors, pourquoi le riz béninois peine-t-il encore à s’imposer dans l’assiette des Béninois eux-mêmes ? Pour répondre à cette question, nous avons suivi le grain du champ au marché, du producteur au consommateur. Voici ce que nous avons découvert.
Il est six heures du matin à Gomparou, un arrondissement niché dans la commune de Banikoara, au cœur du département de l’Alibori. Le ciel est encore mauve, la rosée couvre les feuilles des plants de riz, et déjà Bio Saka Abdoul-Wahabou est debout, les pieds dans la boue des bas-fonds. Pas loin de là, à Parakou, Seidou Bariath, une mère de famille verse dans sa marmite un riz semi-blanchi acheté la veille au marché d’Azerkè. Un riz venu tout droit d’Asie, emballé dans un sac aux couleurs vives et vendu moins cher que celui produit à quelques centaines de kilomètres de chez elle.
Bio Saka Abdoul-Wahabou n’a pas choisi la riziculture par hasard. Depuis dix ans, ce citoyen de Banikoara cultive le riz avec une conviction chevillée au corps : promouvoir le riz local. Pas seulement nourrir sa famille. Pas seulement gagner de l’argent. Mais prouver que le riz béninois mérite sa place sur les tables du pays. Sur sa parcelle d’un hectare et demi, il cultive la variété IR 841, une semence améliorée qu’il a choisie pour une raison simple : le rendement. Et les résultats sont là. 6 tonnes de paddy par saison, un chiffre qui dépasse la moyenne nationale et témoigne d’une maîtrise technique réelle.
Dans un département comme l’Alibori, qui assure à lui seul 55 % de la production rizicole nationale, des hommes comme Bio Saka sont les piliers discrets d’une ambition collective.
Banikoara, sa commune, est surtout connue comme la capitale béninoise du coton. Mais derrière le blanc des capsules, le riz pousse lui aussi dans les bas-fonds irrigués par les fleuves Alibori et Mékrou. L’économie de Banikoara repose sur l’agriculture, et les performances cotonnières s’accompagnent d’une production céréalière notable. C’est dans ce terreau que Bio Saka a planté ses ambitions.
Des difficultés qui ne découragent pas
Sous les évidences du rendement se cachent des réalités bien plus rudes. Interrogé sur ses difficultés, Bio Saka ne mâche pas ses mots. Il manque d’équipements adéquats : « Pas de semoir, pas de batteuse-vanneuse, pas de moissonneuse », énumère-t-il. Les rares motoculteurs disponibles dans la zone appartiennent à des prestataires dont les tarifs et la disponibilité sont imprévisibles. Chaque saison, une partie du travail se fait encore à la main, au prix d’une fatigue immense et d’un temps perdu qui pèse sur la rentabilité.
L’accès aux intrants agricoles demeure comme une autre épine dans le pied. Engrais, pesticides, semences certifiées, tout cela coûte cher pour le jeune riziculteur et n’est pas toujours disponible au bon moment. « Quand les intrants arrivent en retard, c’est toute la campagne qui en souffre », confie-t-il. Et lorsque la récolte est bonne, un nouveau problème surgit : où stocker ? Comment vendre sans brader ?
Comme des milliers de producteurs béninois, Bio Saka commercialise son riz en coopérative. Une avancée organisationnelle certaine mais qui se heurte à la volatilité des prix et aux difficultés d’accès aux marchés. Certaines saisons, les cours s’effondrent au moment précis où il faut écouler les stocks. D’autres fois, faute de transport ou de contacts avec les grands acheteurs, le riz finit par être vendu à des prix dérisoires à des intermédiaires qui empochent la marge.
Ses doléances sont celles de toute une profession : faciliter l’accès aux intrants de qualité, octroyer des équipements adaptés, construire des magasins de stockage, et surtout il insiste sur la construction d’une rizerie locale pour transformer le paddy sur place dans sa localité et ne plus vendre brut ce qui pourrait valoir le double en riz blanchi.
Malgré tout, quand on lui demande si ses ambitions dans la production de riz sont comblées, il répond avec une franchise : « Oui, toutefois j’aspire à aller encore plus loin ». Une phrase qui dit tout: la fierté du chemin parcouru, et l’impatience de celui qui sait que le potentiel est loin d’être épuisé.
Du paddy à l’assiette
Quand la récolte est rentrée, le travail de Bio Saka est loin d’être terminé. Le riz fraîchement coupé qu’on appelle paddy dans sa forme brute doit d’abord être battu pour séparer le grain de la paille, puis séché au soleil pendant plusieurs jours. Vient ensuite le décorticage, qui retire l’enveloppe du grain. Enfin, le riz peut être blanchi ou étuvé avant d’atteindre le consommateur. Chacune de ces étapes représente une occasion de perdre de la valeur face au manque d’équipements. Et c’est précisément là que la filière béninoise montre ses faiblesses les plus criantes.
Les héroïnes invisibles de la filière
Dans les Collines, à Glazoué par exemple, une dizaine de femmes, regroupées en association s’activent chaque matin avant l’aube. Des fours semi modernes, la vapeur monte, et l’odeur chaude du paddy précuit envahit l’air du petit matin. Ces femmes pratiquent l’étuvage une technique ancestrale qui consiste à précuire le riz paddy à la vapeur avant de le décortiquer. Une technique simple en apparence, mais dont la maîtrise demande des années d’expérience et une rigueur de tous les instants. Ces genres d’associations se rencontrent dans de nombreuses contrées du pays, dans presque tous les bassins de production de riz.
Elles ne sont pas seules. Derrière elles, c’est tout un réseau qui s’active. Dans le département des Collines, plus de 1 500 femmes sont engagées dans cette activité post-récolte à travers l’Union Régionale des Femmes Étuveuses de Riz des Collines (URFER-C). Une force collective silencieuse, mais essentielle à la filière. « L’étuvage de riz est l’une des activités post-récolte pratiquée ici à glazoué par de nombreuses femmes », rappelle avec fierté Augustine Agbanrin, présidente de l’URFER-C. Une femme de conviction, qui a fait de cette activité bien plus qu’un gagne-pain, un combat pour la valorisation du riz local béninois.
Le résultat de leur labeur est bien visible. Un riz aux qualités nutritives supérieures, plus ferme à la cuisson, au parfum légèrement noisette que les amateurs reconnaissent immédiatement. « Notre riz étuvé, c’est un produit de qualité. Il tient mieux à la cuisson, il nourrit mieux. Les gens qui le connaissent y reviennent toujours », affirme Augustine Agbanrin avec assurance.
Pourtant, longtemps ces femmes sont restées les grandes oubliées des discours officiels sur la filière. Sans accès au crédit, sans équipements modernes, elles tiennent leur activité à bout de bras. Elles forment bénévolement les nouvelles venues, entretiennent les coopératives, négocient les prix avec les collecteurs souvent depuis une position de faiblesse.
Mais aujourd’hui avec les plaidoiries, la tendance change avec l’appui des partenaires techniques et d’autres institutions mises en place par le gouvernement du Bénin.
Le riz étuvé a intégré les cantines scolaires du Bénin, en partenariat avec le Programme Alimentaire Mondial (PAM). « La prise en compte du riz étuvé dans les achats institutionnels est devenue une réalité, et cela constitue un grand pas dans l’accompagnement et le soutien à nous femmes étuveuses», déclare Augustine Agbanrin.
De plus ailleurs, d’autres initiatives montrent ce que devient l’étuvage quand il est soutenu.
À Malanville, des programmes d’appui ont introduit de nouvelles technologies auprès de transformatrices : meilleure qualité du riz, moins de brisures, gain de temps significatif. À Dassa, de jeunes femmes formées dans le cadre du Projet d’Appui au Développement Agricole et à l’Accès au Marché (PADAAM) expérimentent des fours améliorés qui réduisent la pénibilité du travail. Des exemples qui prouvent qu’avec les bons outils, les femmes étuveuses peuvent transformer non seulement le paddy mais toute une filière. Cependant, ces initiatives couvrent-elles toute l’étendue du territoire national ? Tous les riziculteurs béninois ont-ils ce privilège d’être outillés pour affronter la réalité dans les communautés respectives? Des questions qui trouvent déjà leurs réponses dans le quotidien de Bio Saka Abdoul-Wahabou.
Pourquoi le riz local peine à s’imposer ? : Le prix, l’ennemi numéro un
Sur les étals du marché Azerkè de Parakou, le contraste est saisissant. D’un côté, des sacs de riz thaïlandais ou indien, bien emballés, au grain régulier, vendus à prix compétitif. De l’autre, le riz local parfois en vrac, parfois mal trié, toujours plus cher. Pour la ménagère qui gère un budget serré, le choix semble évident.
Cette différence de prix n’est pas une fatalité. Il résulte d’une chaîne de valeur encore trop coûteuse : le producteur vend à un collecteur, qui revend à un grossiste, qui revend à un détaillant, avant que le consommateur ne l’achète. À chaque maillon, une marge est prélevée, un coût de transport s’ajoute, une perte est absorbée. La commercialisation collective reste embryonnaire et difficile, et l’offre locale de riz est loin de satisfaire la demande nationale tout en faisant face au riz importé, jugé de meilleur rapport qualité-prix.
Une image qui souffre
Au-delà du prix, le riz local souffre d’un problème d’image. Le consommateur béninois surtout urbain associe encore trop souvent le riz local à une qualité inférieure : plus de brisures, cuisson irrégulière, présence de petits cailloux. Ces défauts, réels dans certains cas, sont le reflet des conditions de transformation et de stockage insuffisantes. Mais pas d’une qualité intrinsèquement mauvaise du grain béninois.
Quand les conditions sont réunies, le riz béninois est excellent. Blanc ou étuvé, ses qualités organoleptiques se sont améliorées au point qu’il a fait son entrée dans les rayons des supermarchés et s’exporte. Des initiatives de conditionnement en sachets étiquetés, de labellisation et de communication sur l’origine locale commencent à changer les perceptions, notamment auprès des classes moyennes urbaines sensibles à la démarche « consommons local ».
La dépendance aux importations, un risque collectif
En 2024, le riz est resté le principal produit importé au Bénin, représentant 20,1 % des importations totales de marchandises, selon les données de l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INStaD). Une hausse de 8,2 % par rapport à 2023 qui traduit une dépendance qui ne faiblit pas, malgré les efforts de production locale. Derrière ces chiffres se cache un risque systémique que peu de consommateurs mesurent au quotidien.
Cette dépendance a un visage concret : à chaque crise internationale, qu’il s’agisse d’une flambée des prix mondiaux, d’une perturbation des routes maritimes ou d’une inflation des devises, c’est l’assiette des Béninois qui en pâtit en premier. Le riz étant l’aliment de base de millions de familles, toute tension sur les marchés extérieurs se répercute immédiatement sur le pouvoir d’achat des ménages. Continuer à dépendre autant de l’extérieur, c’est exposer tout un pays à des chocs qu’il ne maîtrise pas.
Ce que l’état fait et ce qui manque encore
Le gouvernement béninois ne reste pas les bras croisés. Depuis 2019, la Stratégie Nationale de Développement de la Riziculture de 2e génération (SNDR II) fixe des objectifs ambitieux : porter la production à 1 331 000 tonnes de paddy d’ici 2025, étendre les superficies cultivées à 215 000 hectares, améliorer les rendements de 3,5 à 5,5 tonnes à l’hectare. Pour y parvenir, l’État mise sur la mécanisation, la fourniture d’intrants subventionnés et le renforcement des organisations de producteurs.
En 2021, un mémorandum d’entente a été signé avec l’Association des Producteurs de Riz du Nigeria (RIFAN) pour bénéficier du transfert de technologie et des bonnes pratiques d’un pays voisin qui a réussi à développer sa filière rizicole de façon spectaculaire.
Les résultats sont encourageants certes, mais insuffisants.
La progression est réelle : la production du riz est passée de 240 000 tonnes de paddy en 2015 à 520 000 tonnes en 2021, soit un accroissement de 155 % et une hausse des rendements de 32 %. Ce bond témoigne de l’effet concret des politiques d’appui à la mécanisation et aux intrants.
Mais l’objectif du million de tonnes n’a pas été atteint à l’horizon 2025. La superficie emblavée a plafonné à 134 840 hectares durant la campagne 2022-2023, traduisant les limites de la transformation locale et la faible structuration des maillons intermédiaires de la chaîne de valeur.
Ce que les chiffres ne disent pas, Bio Saka notre producteur de riz à Gomparou, dans la commune de Banikoara le dit avec ses mots : «les équipements arrivent parfois, mais pas toujours au bon moment. Les intrants sont subventionnés, mais pas suffisamment. Les rizeries existent, mais trop loin ».
La volonté politique est là et les producteurs en conviennent mais l’exécution sur le terrain reste perfectible.
Les acteurs de terrain sont unanimes sur les priorités : construire des magasins de stockage pour éviter que les paysans ne bradent leur récolte faute de capacité d’attente, développer des rizeries de proximité accessibles aux petits producteurs, faciliter l’accès au crédit agricole pour que le financement des campagnes ne repose plus uniquement sur l’endettement informel, et investir dans la formation des producteurs comme des transformatrices pour améliorer la qualité et réduire les pertes post-récolte.
Le pas qui reste à concrétiser
Si le consommateur de Parakou, préparerait de riz étuvé produit à quelques kilomètres de chez lui, un riz béninois, reconnaissable à son emballage artisanal et à son léger parfum de fumée, il paierait peut-être un peu plus cher mais chaque franc dépensé resterait au Bénin, dans la poche d’un producteur, dans l’économie locale.
À Gomparou, Bio Saka pourrait rentrer des champs avec la certitude que sa récolte trouvera preneur à un prix juste. Que la coopérative n’aura pas à brader. Que la rizerie de sa commune ne sera plus un rêve mais un outil de travail quotidien.
Et tout cela est à portée de main. Il suffit que l’État tienne ses engagements, que les investisseurs regardent vers nos bas-fonds, et que chaque Béninois, au moment de remplir son panier, choisisse délibérément ce qui a poussé sur sa propre terre. Ainsi se serait tout le Bénin qui va se réconcilier avec son propre potentiel. Le riz béninois n’a rien à envier à celui qui vient d’Asie, ni en goût, ni en valeur nutritive. Ce qui lui manque encore, c’est le reste de la chaîne : des infrastructures de transformation suffisantes, des circuits de commercialisation organisés, une politique d’accompagnement durable, et des consommateurs convaincus.
Consommer le riz local, ce n’est pas un acte de sacrifice. C’est un acte économique qui maintient des emplois au Bénin, qui fait vivre des familles de riziculteurs, qui réduit une dépendance aux importations qui fragilise tout un pays. C’est aussi, quelque part, un acte de confiance envers des hommes comme Bio Saka Abdoul-Wahabou, qui se lèvent avant l’aube pour que le riz béninois soit, un jour, roi dans l’assiette de tout un peuple.
Moudachirou ALIOU




