ACTIVITÉ D’ÉLEVAGE DE POULETS LOCAUX À KOOUANDÉ :« C’est bio, mais ça demande rigueur et moyens », dixit Tikandé Amadou Aziz, un agripreneur modèle

À Kouandé, dans le département de l’Atacora, Tikandé Amadou Aziz s’est imposé au fil des années comme une référence locale en matière d’élevage de poulets locaux. Depuis plus de sept ans, il développe une activité qu’il associe à l’agriculture, à l’élevage de pintades et à quelques cabris, dans une logique de diversification et de résilience. Pour lui, derrière l’image d’un produit « bio, pur et sain », se cache une organisation rigoureuse, une maîtrise technique et un engagement financier constant. Dans cet entretien, l’agripreneur revient en détail sur les préalables, les exigences sanitaires, les défis économiques, l’impact du climat et les réalités du marché.
Journalistes : Comment se fait concrètement la mise en place d’une activité d’élevage de poulets, de l’installation du poulailler à l’arrivée des poussins ?
Tikandé Amadou Aziz : Avant même de parler d’achat de poussins, il y a des préalables incontournables. Le premier, c’est la formation. Il faut maîtriser un minimum la prophylaxie, comprendre les bases de l’hygiène, de la prévention des maladies et de la gestion d’un bâtiment d’élevage. On peut avoir les moyens pour acheter des vitamines, des antibiotiques ou des antistress, mais sans connaissance technique, cela ne suffit pas. Ensuite vient la préparation du poulailler. Le bâtiment doit être soigneusement nettoyé et désinfecté. J’utilise généralement de l’eau javellisée pour éliminer les microbes et les parasites éventuels. Après la désinfection, on laisse le local au repos pendant trois à quatre jours afin d’assainir totalement l’environnement.
On installe ensuite les copeaux de bois pour constituer une litière propre et sèche. Cette litière évite aux sujets d’être en contact direct avec le sol, ce qui limite fortement les risques d’infections. Les perchoirs sont mis en place pour permettre aux poulets de se percher et de se déplacer librement. J’ajoute aussi de la cendre dans une boîte ou dans un coin du poulailler. Elle sert de moyen naturel de lutte contre certains parasites externes et contribue au bien-être des sujets. Avant l’arrivée des poussins, il faut également prévoir les abreuvoirs, les mangeoires et un système de chauffage. Les deux premiers mois sont déterminants : les poussins sont très sensibles au froid. À Kouandé, pendant les périodes fraîches, les températures peuvent chuter tôt le matin. Sans chauffage adapté, les pertes peuvent être importantes.
Quelles sont les principales étapes à suivre pour réussir véritablement son élevage ?
La première phase, c’est le démarrage. Elle demande une surveillance constante. Les poussins doivent évoluer dans un environnement chaud, sec et bien ventilé. L’aération est essentielle, mais elle doit être contrôlée pour éviter les courants d’air directs. L’alimentation constitue un pilier fondamental. Je privilégie un mélange à base de maïs et de soja. Le tout est amené au moulin pour être finement moulu en petits grains afin de faciliter la digestion. Une provende mal équilibrée ralentit la croissance et affaiblit les sujets. Quand on élève du poulet local, il faut penser long terme, car le cycle peut aller jusqu’à six mois. Le suivi vétérinaire est aussi indispensable. Il faut respecter un programme de vaccination pour prévenir certaines maladies. Même si toutes les maladies ne disposent pas de vaccins, la prévention reste la meilleure arme. L’observation quotidienne est capitale : le comportement, l’appétit, l’état du plumage et la respiration sont autant d’indicateurs qui permettent de détecter rapidement un problème. L’hygiène est la base de tout. Une litière humide peut provoquer des infections respiratoires ou digestives. Il faut renouveler régulièrement les copeaux et nettoyer les équipements. Quand l’hygiène est bien maîtrisée, les sujets deviennent plus résistants.
En quoi l’élevage de poulets locaux est-il particulier ?
Le poulet local se distingue du poulet de chair industriel par sa croissance plus lente. Il lui faut environ six mois pour atteindre un poids commercial intéressant. Cette durée exige patience et constance. Mais cette lenteur a aussi un avantage : le poulet local développe une rusticité naturelle. Il s’adapte mieux aux conditions environnementales. Cependant, rusticité ne signifie pas absence de suivi. Beaucoup pensent que parce qu’il est « local », il peut se débrouiller seul. C’est une erreur. Sans rigueur, les pertes peuvent être lourdes.
Pour moi, le poulet local est un produit naturel, bio, pur et sain. Il est très recherché pour sa chair ferme et son goût particulier. Mais derrière cette qualité, il y a un travail méthodique.
Quels sont les principaux défis techniques et économiques du sous secteur ?
L’alimentation reste le défi majeur. Sur un cycle de six mois, un seul sujet peut consommer environ 15 kg d’aliment. Si le kilogramme d’aliment coûte par exemple 400 francs CFA, il faut faire le calcul : combien cela représente-t-il pour un lot entier ? Et à quel prix faudra-t-il vendre pour rentabiliser ?
Quand on ne dispose pas de moyens financiers conséquents, cela joue énormément sur la vision et la capacité d’expansion. C’est pourquoi je conseille parfois de fabriquer sa propre provende à partir de maïs et de soja produits localement. Cela permet de réduire les coûts. Le financement de mon activité se fait de manière indépendante. Il faut se battre, réinvestir progressivement les bénéfices, gérer prudemment les dépenses. Il arrive qu’on doive vendre certains sujets pour en nourrir d’autres. C’est une gestion stratégique permanente. Le marché, quant à lui, est dynamique. La demande est forte, mais l’offre reste parfois insuffisante. Certains clients viennent de Natitingou et d’autres localités voisines. Ils achètent souvent à l’occasion de fêtes ou pour des rituels traditionnels. Dans mon cas, les sujets de couleur blanche, noire ou rouge sont particulièrement recherchés selon les besoins. Cependant, la négociation peut être difficile. Certains clients cherchent à faire baisser les prix au maximum pour maximiser leurs propres intérêts. Il faut donc savoir fixer ses prix en tenant compte du poids, de l’état de santé, mais aussi parfois du plumage.
Les changements climatiques ont-t-il d’impact sur votre activité ? Si oui, parlez-nous-en.
Le climat influence fortement l’élevage. Pendant les périodes de fraîcheur, notamment le matin, les sujets tombent plus facilement malades. Les vents froids et l’aspiration d’air provoquent du stress thermique. Ce stress affaiblit les défenses immunitaires et favorise les maladies respiratoires. Aujourd’hui, avec le changement climatique, les variations de température sont plus brusques. Il faut donc adapter la ventilation du bâtiment, renforcer l’isolation et être encore plus attentif pendant les périodes sensibles. Le climat est un facteur que nous ne maîtrisons pas, mais nous devons anticiper ses effets.
Comment s’organise le circuit de commercialisation de votre production ?
La majorité de mes clients viennent directement à la ferme ou sont recommandés par d’anciens acheteurs. Certains viennent de Natitingou. Les périodes de fêtes sont les moments les plus intenses. La demande augmente fortement. La fixation du prix ne se fait pas au hasard. Elle prend en compte le poids du sujet, son état sanitaire, sa vitalité et parfois sa couleur. Pour des usages spécifiques ou rituels, certaines couleurs sont plus prisées. Le marché est porteur, mais il exige stratégie et fermeté. Il faut savoir défendre la valeur de son produit.
Quels conseils techniques avez-vous à prodiguer à toute personne qui souhaite se lancer dans l’élevage de poulets locaux ?
Je lui dirais d’abord de se renseigner et de se former avant de démarrer. Il ne faut pas commencer dans le vide. Comprendre la prophylaxie, l’alimentation, la gestion du bâtiment et le marché est indispensable. Ensuite, il faut accepter que l’élevage demande patience et discipline. Ce n’est pas une activité improvisée. Il faut aimer le suivi quotidien, être attentif aux détails et prêt à investir. Enfin, il faut avoir une vision. L’élevage peut générer des revenus intéressants, mais seulement si l’on travaille avec méthode.
À Kouandé, Tikandé Amadou Aziz démontre que l’élevage de poulets locaux ne relève ni du hasard ni de la simple tradition. Derrière chaque sujet vendu se cache un ensemble de gestes techniques, de calculs économiques et de choix stratégiques. Dans un contexte marqué par les défis climatiques et financiers, son parcours illustre qu’avec rigueur, formation et persévérance, l’aviculture locale peut constituer un véritable levier d’autonomisation rurale.
Nadjahatou BAGUIRI




