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RÉTICENCE DES JEUNES A ALLER À L’AGRICULTURE : Les explications d’un agro économiste

Au Bénin comme dans de nombreux pays africains, l’agriculture demeure un levier essentiel de développement économique et de lutte contre le chômage. Malgré son fort potentiel, le secteur peine à séduire la jeunesse. Les jeunes sont freinés par des contraintes structurelles, le manque de financement, l’accès limité à la terre et une perception peu valorisante du métier. Pour mieux comprendre cette réticence, l’agronome et économiste en sociologie rurale Odonhitan Oluwayèmissi A. Cécile apporte son analyse. Elle met en lumière les défis du secteur et propose des pistes de solutions concrètes pour renforcer l’attractivité de l’agriculture auprès des jeunes.

Journaliste : Comment analysez-vous aujourd’hui la relation entre la jeunesse et l’agriculture au Bénin ?

Odonhitan Oluwayèmissi A. Cécile : Pour moi, la relation entre la jeunesse et l’agriculture au Bénin est marquée par une contradiction. D’un
côté, l’agriculture demeure un secteur stratégique, capable d’absorber une grande partie de la main-d’œuvre jeune. De l’autre, elle attire peu, notamment en raison de son image traditionnelle et des contraintes qui y sont associées. Beaucoup de jeunes s’y orientent par défaut plutôt que par choix. Toutefois, on observe une émergence progressive d’une nouvelle génération plus ouverte à l’innovation agricole, ce qui laisse entrevoir une évolution positive si les conditions d’accompagnement sont renforcées.

Malgré les nombreuses potentialités du secteur agricole, beaucoup de jeunes continuent de s’en détourner. Comment expliquez-vous cette situation ?

Ce désintérêt s’explique par un ensemble de facteurs à la fois économiques, sociaux et culturels. L’agriculture est souvent perçue comme une activité pénible, peu rentable et exposée à de nombreux risques, notamment climatiques. À cela s’ajoute un manque de valorisation sociale du métier d’agriculteur, ce qui influence négativement les choix des jeunes. Par ailleurs, l’absence de modèles de réussite visibles dans le secteur renforce cette perception. Les jeunes sont davantage attirés par des secteurs jugés plus modernes, comme le numérique, qui offrent une image de réussite plus rapide et plus valorisante.

Selon vous, quels sont les principaux obstacles qui freinent l’engagement des jeunes dans l’agriculture ?

Selon moi, les obstacles à l’engagement des jeunes dans l’agriculture sont multiples. Parmi les plus importants figurent l’accès limité à la terre, le manque de financement adapté, ainsi que l’insuffisance d’accompagnement technique. À cela s’ajoutent les risques liés aux aléas climatiques et l’instabilité des marchés agricoles. Le déficit d’infrastructures, notamment pour le stockage et la transformation, constitue également un frein. Enfin, le manque de formation pratique et entrepreneuriale empêche de nombreux jeunes de considérer l’agriculture comme une véritable opportunité économique durable.

La question de l’accès à la terre est souvent évoquée. Est-ce réellement un frein majeur pour les jeunes agriculteurs ?

L’accès à la terre constitue effectivement un frein majeur pour de nombreux jeunes souhaitant s’engager dans l’agriculture. Dans plusieurs contextes, les terres sont majoritairement détenues par les aînés ou régies par des systèmes coutumiers qui limitent l’accès des jeunes, surtout ceux sans héritage foncier. De plus, les procédures formelles d’acquisition sont souvent complexes et coûteuses. Même lorsque la terre est disponible, l’absence de financement, de formation et d’accompagnement peut empêcher les jeunes de développer des exploitations viables.

Au-delà de la terre, les difficultés d’accès au financement constituent-elles également un facteur déterminant ?

Oui, l’accès au financement est un facteur déterminant dans l’engagement des jeunes en agriculture. Les institutions financières perçoivent souvent ce secteur comme risqué, ce qui limite l’octroi de crédits aux jeunes, surtout en l’absence de garanties solides. De plus, les produits financiers existants sont rarement adaptés aux réalités agricoles, notamment en termes de délais de remboursement. Cette situation freine l’investissement et l’innovation. Il devient donc essentiel de développer des mécanismes financiers inclusifs, tels que le microcrédit, les fonds de garantie et les solutions numériques, pour soutenir efficacement les initiatives des jeunes.

Les programmes publics et les projets de développement destinés aux jeunes ruraux produisent-ils les résultats attendus ?

Les programmes publics et les projets de développement en faveur des jeunes ruraux ont permis des avancées notables, mais leurs résultats restent globalement limités. Bien que certaines initiatives aient facilité l’accès à la formation ou au financement, leur impact est souvent limité par un manque de suivi et d’adaptation aux réalités locales. De nombreux jeunes rencontrent encore des difficultés pour accéder à ces opportunités. Par ailleurs, la durabilité des projets pose parfois problème. Il est donc nécessaire de renforcer les mécanismes d’accompagnement, d’évaluation et d’inclusion pour maximiser l’efficacité de ces interventions.

Pensez-vous que l’image sociale de l’agriculture influence la perception des jeunes vis-à-vis de ce secteur ?

L’image sociale de l’agriculture joue un rôle déterminant dans la perception qu’en ont les jeunes. Elle est souvent associée à la pauvreté, à la pénibilité et à un manque de reconnaissance sociale. Cette représentation négative est parfois renforcée par l’entourage familial et le système éducatif, qui valorisent davantage les carrières administratives ou urbaines. En conséquence, les jeunes hésitent à s’y engager. Il est donc crucial de revaloriser l’agriculture en mettant en avant des exemples de réussite, en modernisant les pratiques et en présentant ce secteur comme un véritable espace d’innovation et d’entrepreneuriat.

La modernisation de l’agriculture (mécanisation, numérique, transformation agroalimentaire) peut-elle rendre le secteur plus attractif pour les jeunes ?

La modernisation de l’agriculture constitue un levier essentiel pour attirer les jeunes. L’introduction de la mécanisation permet de réduire la pénibilité du travail, tandis que les outils numériques facilitent l’accès à l’information, aux marchés et aux services financiers. De plus, la transformation agroalimentaire offre des opportunités de création de valeur et d’emplois. Ces innovations contribuent à changer la perception du secteur en le rendant plus dynamique et rentable. Ainsi, une agriculture modernisée et technologiquement intégrée est davantage en phase avec les aspirations des jeunes générations.

Quel rôle peuvent jouer les formations agricoles et les universités dans la préparation d’une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles ?

Les formations agricoles et les universités jouent un rôle central dans la préparation d’une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles. Elles doivent aller au-delà de la transmission de connaissances théoriques pour intégrer des compétences pratiques, entrepreneuriales et technologiques. L’introduction de stages, d’incubateurs de projets et de partenariats avec le secteur privé est essentielle. Ces institutions peuvent également encourager l’innovation et la recherche appliquée. En formant des jeunes capables de concevoir et de gérer des exploitations modernes et rentables, elles contribuent à transformer durablement le secteur agricole.

Dans quelle mesure l’agro-industrie et la transformation locale peuvent-elles créer davantage d’opportunités pour la jeunesse ?

L’agro-industrie et la transformation locale représentent des opportunités majeures pour la jeunesse. Elles permettent de diversifier les activités au-delà de la production primaire, en créant des emplois dans la transformation, le conditionnement, la commercialisation et la logistique. Elles contribuent également à réduire les pertes post-récolte et à augmenter la valeur ajoutée des produits agricoles. Pour les jeunes, cela ouvre la voie à des activités plus rentables et innovantes.

Quelles politiques publiques devraient être mises en place pour favoriser l’installation durable des jeunes dans l’agriculture ?

Pour favoriser l’installation durable des jeunes dans l’agriculture, les politiques publiques doivent adopter une approche intégrée. Il est nécessaire de faciliter l’accès à la terre à travers des réformes foncières adaptées, de développer des mécanismes de financement accessibles et de promouvoir la mécanisation. L’État doit également investir dans les infrastructures rurales et soutenir les chaînes de valeur agricole. Par ailleurs, un accompagnement technique continu est indispensable. Enfin, il est important d’impliquer les jeunes dans la conception des politiques afin de mieux répondre à leurs besoins et aspirations.

Pour conclure, êtes-vous optimiste quant à l’avenir de la jeunesse dans l’agriculture africaine ?

Je suis optimiste quant à l’avenir de la jeunesse dans l’agriculture africaine, mais cet optimisme reste conditionné à des réformes profondes. L’Afrique dispose d’un potentiel agricole immense et d’une jeunesse dynamique, créative et de plus en plus ouverte à l’innovation. Si les contraintes liées à l’accès aux ressources, au financement et à la formation sont levées, le secteur peut devenir un véritable moteur de développement et d’emploi. La transformation de l’agriculture en un secteur moderne, compétitif et valorisé est donc essentielle pour attirer durablement les jeunes générations.

Moudachirou ALIOU

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