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CONFLITS ENTRE AGRICULTEURS ET ÉLEVEURS AU BÉNIN : Sur les traces des dégâts et de la recherche de solutions

Un troupeau qui s’introduit dans un champ, des cultures piétinées ou broutées, un producteur qui réclame réparation et un éleveur appelé à répondre des dégâts… En quelques heures, un incident qui aurait pu se régler à l’amiable peut se transformer en dispute, voire en affrontement. Dans plusieurs localités du Bénin, les relations entre agriculteurs et éleveurs restent marquées par de récurrentes tensions autour de l’accès à la terre, aux pâturages et aux ressources hydriques.

L’extension des superficies agricoles, l’occupation des espaces pastoraux, la croissance du cheptel, la dégradation des pâturages et les effets des changements climatiques accentuent la compétition autour des ressources naturelles.

À cela s’ajoutent les déplacements des troupeaux, notamment dans le cadre de la transhumance, qui peuvent accroître les risques de dégâts champêtres lorsque les itinéraires ou les couloirs de passage et les espaces pastoraux sont mal connus, insuffisamment sécurisés ou ne sont pas respectés.

Face aux récurrentes tensions entre agriculteurs et éleveurs, le Bénin dispose d’un cadre réglementaire destiné à organiser le pastoralisme et à favoriser la coexistence entre les différentes activités rurales.

Le Code pastoral fixe notamment les règles relatives aux espaces pastoraux, à la circulation du bétail et à la prévention des conflits. Des mécanismes locaux de médiation et de règlement des différends existent également. Mais entre les textes et leur application sur le terrain, le fossé semble parfois persister.

À travers des faits de terrain, des témoignages, des actions menées par les acteurs et des données disponibles, ce dossier confronte les réalités vécues aux règles en vigueur, afin de mieux comprendre les causes de ces conflits, leur mode de règlement et les solutions susceptibles d’améliorer une coexistence pacifique et durable.

Agriculture et élevage : deux activités rurales, un même espace

Dans les zones rurales du Bénin, agriculteurs et éleveurs partagent un même espace, mais avec des besoins différents. Les producteurs recherchent plus de terres fertiles pour leurs cultures, tandis que les éleveurs ont besoin d’espaces de pâturage et de points d’eau pour leurs troupeaux. Lorsque ces besoins se rencontrent sans une organisation claire ou lorsque les règles établies ne sont pas respectées, la cohabitation peut rapidement se transformer en conflit.

Dans le Borgou, les chiffres témoignent de l’ampleur du phénomène. Selon la Chambre nationale d’agriculture du Bénin (CNA-Bénin), « 66 conflits agro-pastoraux ont été officiellement enregistrés entre le 1er janvier et le 2 août 2026. Parmi eux, seuls 13 ont été réglés à l’amiable. Ces conflits ont entraîné la destruction de 8,8 hectares de cultures, la perte de 20,014 tonnes de récoltes et la mort de 106 animaux. Les dommages économiques sont estimés à environ 60 millions de francs CFA pour les deux parties».

Derrière ces chiffres se trouvent des situations souvent déclenchées par l’intrusion des troupeaux dans des exploitations agricoles, pour la plupart des cas. En quelques heures, le passage des animaux peut endommager des cultures et provoquer une perte importante pour le producteur. Celui-ci peut au mieux des cas réclamer réparation à l’éleveur, qui peut à son tour contester l’ampleur des dégâts ou les circonstances de leur survenue, si non chercher à se venger en s’attaquant au bétail ou physiquement au bouvier lui-même. Dans ce dernier cas, les dommages s’amplifient la plupart du temps.

Lorsque le différend n’est pas rapidement pris en charge, la situation peut dégénérer. La pression croissante sur les terres rurales contribue également à accentuer les tensions. L’extension des superficies cultivées, l’occupation de certains espaces pastoraux, la quête de terrres plus fertiles, le développement des habitations et des infrastructures réduisent les espaces disponibles pour l’élevage. À cela s’ajoutent la dégradation des pâturages et les difficultés d’accès à l’eau.

Les variations climatiques peuvent également accentuer cette pression en réduisant la disponibilité du fourrage et des ressources en eau, poussant les troupeaux à se déplacer davantage ou carrément à sortir de leur couloir de passage où de leur zone de pâturage pour s’orienter vers des espaces plus verts.

La transhumance constitue, elle aussi, un facteur à prendre en compte. Les déplacements du bétail à la recherche de pâturages et d’eau peuvent conduire les troupeaux à traverser des zones agricoles. Lorsque les itinéraires ne sont pas suffisamment connus, matérialisés ou respectés, le risque de dégâts champêtres augmente. La coexistence entre les deux activités dépend alors du respect des espaces réservés à chacune et de la capacité des acteurs à anticiper les situations à risque.

Les conséquences de ces conflits ne se limitent toutefois pas aux pertes de récoltes ou d’animaux. Ils peuvent détériorer les relations entre communautés, nourrir la méfiance et favoriser des actes de représailles.

À terme, la répétition de ces incidents peut également fragiliser les efforts en faveur du développement de la production agricole et animale et de la sécurité alimentaire. Face à ces situations, la CNA-Bénin insiste sur la nécessité d’agir en amont.  « La prévention passe donc par une meilleure connaissance des règles, mais aussi par le dialogue et la recherche de solutions concertées », souligne l’institution. Une approche qui met en avant la nécessité d’une meilleure compréhension des règles par les acteurs, mais aussi d’un dialogue permanent pour prévenir les tensions avant qu’elles ne dégénèrent.

Les règles qui organisent la coexistence entre agriculteurs et éleveurs au bénin

Au Bénin, la coexistence entre agriculture et élevage n’est pas laissée à la seule appréciation des acteurs. Elle est encadrée par un dispositif juridique dont le principal texte est la loi n°2018-20 du 23 avril 2019 portant Code pastoral en République du Bénin. Ce texte fixe les règles et principes fondamentaux applicables au pastoralisme et définit notamment les conditions d’utilisation des espaces pastoraux, de circulation des troupeaux et de gestion des conflits.

Le Code reconnaît le pastoralisme comme une activité fondée sur la mobilité permanente ou saisonnière du cheptel à la recherche des ressources pastorales. Cette mobilité doit toutefois s’effectuer dans le respect des autres usagers des espaces ruraux. Ainsi, l’éleveur ou le propriétaire d’un troupeau est responsable des dégâts causés aux tiers par ses animaux. Le pasteur a également l’obligation de surveiller et de contrôler son cheptel et d’exploiter les ressources naturelles dans le respect des lois et des biens d’autrui.

La loi définit par ailleurs différents espaces destinés à l’activité pastorale. Il s’agit notamment des zones de pâturage, des campements pastoraux, des couloirs de passage, des pistes de transhumance, des aires de repos, des zones d’attente et des points d’abreuvement. Les pâturages naturels relèvent du domaine public de l’État et ne doivent pas être occupés de manière à empêcher l’accès des autres usagers.

Le législateur a également prévu des mesures de protection autour de ces espaces. L’article 21 interdit notamment le défrichement, l’installation de cultures ou toute autre activité non pastorale dans une zone de 100 mètres autour des pâturages, couloirs de passage, axes et pistes de transhumance, aires de repos, marchés à bétail et points de rassemblement du bétail. Cette disposition vise notamment à réduire les contacts directs entre espaces agricoles et infrastructures pastorales.

L’accès à l’eau fait aussi l’objet de règles. Les plans d’eau naturels restent accessibles pour les différents usages, mais leur utilisation à des fins pastorales doit tenir compte des droits des autres usagers. Les autorités communales doivent notamment contribuer à organiser les voies d’accès aux points d’eau et à délimiter des zones d’attente permettant de limiter les dégradations autour de ces ressources.

Le Code encadre également le pâturage sur les terres agricoles. Les jachères, les espaces cultivables privés et les espaces post-culturaux ne peuvent pas être considérés comme des espaces librement accessibles au bétail dans toutes les circonstances. Leur utilisation à des fins de pâturage est soumise aux conditions prévues par la loi, notamment au consentement ou à l’accord des personnes concernées.

La transhumance, quant à elle, est également réglementée. Le Code distingue la transhumance nationale de La transhumance, quant à elle, est également réglementée. Le Code distingue la transhumance nationale de la transhumance transfrontalière et prévoit des documents ainsi que des itinéraires spécifiques. Pour les déplacements transhumants, le passage par les pistes de transhumance constitue une règle essentielle. Le dispositif prévoit également l’organisation des zones d’accueil et des périodes de déplacement.

Pour rendre ces règles opérationnelles, les autorités béninoises ont ensuite renforcé le dispositif institutionnel.  Le décret n°2020-500 du 14 octobre 2020 a créé les Comités de gestion et de sécurisation du pâturage en République du Bénin. Ces structures, organisées à différents niveaux, ont notamment pour vocation de contribuer à la gestion et à la sécurisation des espaces pastoraux et à la prévention des conflits.

Le décret n°2020-574 du 2 décembre 2020 est venu modifier certaines dispositions du précédent texte, en précisant notamment les missions du Comité technique. Celui-ci participe au suivi des activités pastorales, à la surveillance des zones de transhumance et au règlement des conflits entre agriculteurs et éleveurs.

En 2023, le dispositif a encore évolué avec le décret n°2023-303 du 7 juin 2023 portant modalités d’exercice de la veille pastorale. Ce texte renforce le mécanisme de surveillance et de prévention autour des activités pastorales. Il précise notamment les modalités d’organisation de la veille pastorale et encadre davantage les déplacements des troupeaux. Cette évolution traduit la volonté des pouvoirs publics de mieux anticiper les situations susceptibles de provoquer des tensions entre communautés rurales.

Ainsi, du Code pastoral de 2019 aux différents textes pris en 2020 et 2023, le Bénin s’est doté d’un cadre destiné à organiser la mobilité du bétail, protéger les espaces pastoraux et prévenir les conflits. Mais l’existence de ces règles n’ont pas suffit à empêcher les différends. Encore faut-il qu’elles soient connues, respectées et effectivement appliquées sur le terrain. Lorsque les dégâts surviennent, une autre question se pose alors : comment le conflit est-il concrètement constaté, traité et réglé ?

Règlement des  litiges entre agriculteurs et éleveurs

Lorsqu’un troupeau détruit une exploitation agricole, le règlement du différend commence généralement par l’établissement des dégâts. Pour l’agriculteur victime, l’enjeu est alors de faire constater les pertes et d’obtenir une réparation. Mais dans la pratique, cette démarche peut être longue et dépendre de la capacité de la victime à saisir les services compétents.

À N’Dali, Soulé Ganiou en a fait l’expérience. Son champ a été envahi et détruit par un troupeau de bœufs. Contrairement à certains producteurs qui ne parviennent pas toujours à obtenir réparation, il a engagé les démarches auprès des services compétents pour faire reconnaître le préjudice. Cette mobilisation lui a finalement permis d’être dédommagé. Une réparation qu’il considère toutefois insuffisante par rapport à ses attentes.

L’évaluation du préjudice obéit à certains critères. Pour François Dadidjè, Chef de la Division réglementation et contrôle des Produits d’Origine Animale à la Direction départementale de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche du Borgou, le niveau d’évolution de la culture constitue un élément déterminant dans l’évaluation du dommage. « Si c’est une exploitation agricole qui est au début et que les troupeaux ont détruit cette exploitation, on estime le coût de la production juste à ce stade», explique-t-il. Dans ce cas, les services prennent en compte le niveau réel de production atteint. « On estime le coût de la production, le niveau de la production, les engrais utilisés, le coût du labour et autres, et on dédommage l’agriculteur en fonction de cela pour permettre à l’agriculteur de reprendre sa production », précise François Dadidjè.

Lorsque la culture est plus avancée, l’évaluation évolue également. «Si le niveau atteint ne permet plus au producteur de reprendre sa production après le passage du troupeau, l’estimation tient compte de la valeur de la production détruite et des pertes susceptibles d’être enregistrées jusqu’à la récolte». L’enjeu est alors de déterminer un montant correspondant autant que possible au préjudice subi.

Le règlement du conflit suppose donc un juste constat des dégâts et une évaluation du préjudice. Lorsque les deux parties parviennent à s’entendre, le différend peut être réglé à l’amiable.  Les autorités locales, les services techniques et les organisations professionnelles peuvent alors intervenir pour faciliter le dialogue et rechercher un accord entre l’agriculteur et l’éleveur.

Mais tous les conflits ne trouvent pas une issue consensuelle. Lorsque le responsable des dégâts refuse de reconnaître les faits ou qu’aucun accord n’est trouvé, le cadre juridique prévoit également des sanctions.

L’article 98 de la loi n°2018-20 du 23 avril 2019 portant Code pastoral punit le fait de laisser divaguer les animaux. Lorsqu’ils causent des dégradations ou des dégâts aux récoltes, pâturages artificiels, champs ou plantations d’autrui, leurs propriétaires sont interpellés pour une juste réparation des dégâts. L’infraction est passible de trois à douze mois d’emprisonnement et d’une amende de 50 000 à 300 000 francs CFA.

La réglementation protège également les espaces réservés à l’activité pastorale. L’article 99 sanctionne notamment le défrichement ou la mise en culture des couloirs, pistes de transhumance, aires de repos, marchés à bétail et points de rassemblement du bétail. Les contrevenants encourent trois à six mois d’emprisonnement et une amende de 100 000 à 500 000 francs CFA, ou l’une de ces deux peines seulement. Ainsi, entre constat, évaluation, médiation et, si nécessaire, sanctions, le règlement d’un conflit agro-pastoral implique plusieurs acteurs.

Lorsque le dialogue échoue et que les tensions s’exacerbent, certains différends peuvent prendre une tournure plus grave. Les représailles contre les troupeaux constituent alors une autre facette du problème, avec des conséquences qui peuvent dépasser largement le seul conflit entre agriculteur et éleveur.

Représailles et empoisonnement du bétail, des pratiques qui plombent la cohabitation

Lorsque les dégâts causés par un troupeau ne trouvent pas de règlement satisfaisant, la rancœur peut conduire à des actes de représailles. Dans certaines zones, des agriculteurs sont accusés d’utiliser volontairement des produits toxiques dans leurs exploitations afin d’empêcher les animaux d’y revenir. Une pratique qui, loin de mettre fin aux tensions, peut provoquer de nouvelles pertes et créer des risques bien au-delà du conflit initial.

À Tchaourou, l’éleveur Aboubakar Aziz dit ne jamais avoir personnellement été confronté à une telle situation. Mais certains de ses collègues, affirme-t-il, en auraient été victimes. Les pertes peuvent concerner plusieurs dizaines de bœufs ou seulement un ou deux animaux.

Le scénario reste similaire : des troupeaux entrent dans une exploitation où des produits ont été utilisés, broutent les végétaux et présentent ensuite des signes d’intoxication.  La situation est particulièrement difficile lorsque les effets ne sont pas immédiats. Le troupeau peut avoir parcouru plusieurs espaces avant que les premiers signes apparaissent. Il devient alors compliqué d’identifier avec certitude le lieu où les animaux ont consommé les végétaux contaminés et, par conséquent, de retrouver l’auteur du traitement. « Si l’effet n’est pas immédiat, il est difficile de repérer le lieu exact où ces animaux ont brouté », explique Aboubakar Aziz.

À cette difficulté s’ajoute une autre contrainte : lorsque le troupeau a pénétré dans un champ sans autorisation, l’éleveur peut lui-même être en situation irrégulière. Une situation qui complique davantage la recherche de responsabilité. « Même si on retrouve le champ empoisonné, l’éleveur est lui-même en infraction parce que les animaux ne devraient normalement pas entrer dans ce champ », souligne-t-il.

Pour François Dadidjè, Chef de la Division réglementation et contrôle des Produits d’Origine Animale à la DDAEP du Borgou, cette pratique est observée dans les zones marquées par des tensions persistantes entre agriculteurs et éleveurs. Mais, il condamne et estime qu’elle ne peut constituer une réponse durable aux dégâts causés par les troupeaux. « Cette pratique ne résout pas la situation », prévient-il.

Pour le technicien, tant que les questions liées aux espaces de pâturage et à la circulation du bétail ne sont pas réglées, la destruction d’un troupeau ne fera que déplacer le problème. « Tant qu’il y a de l’espace, les bœufs, les troupeaux, les éleveurs vont essayer de passer », explique François Dadidjè. À ses yeux, tuer des animaux aujourd’hui ne garantit donc pas qu’il n’y aura pas de nouveaux passages demain.

De plus, les conséquences peuvent également dépasser le seul éleveur. François Dadidjè alerte notamment sur le risque de voir des animaux intoxiqués entrer dans les circuits de commercialisation. Après avoir perdu leur cheptel, certains propriétaires pourraient être tentés de vendre les animaux atteints afin de limiter leurs pertes. Ces animaux peuvent ensuite être abattus et transformés en viande, avec un risque potentiel pour les consommateurs selon le produit utilisé et les circonstances de l’intoxication. « L’éleveur, après avoir fait une perte, ne veut pas encore faire double perte. Il peut être tenté de vendre l’animal intoxiqué aux bouchers », explique-t-il. Une situation qui, selon le responsable, peut transformer un conflit entre producteurs et éleveurs en problèmes de santé publique.

À cette menace s’ajoute une conséquence économique plus large. La mort des animaux réduit directement les revenus des éleveurs et contribue à la diminution du cheptel national. Pour François Dadidjè, chaque animal perdu représente donc une perte pour son propriétaire, mais aussi une diminution du potentiel d’élevage du pays.

Face à ces risques, l’empoisonnement ne peut donc être considéré comme une solution au dégât champêtre. «La voie à privilégier reste le constat des faits, l’évaluation du préjudice, la saisine des services compétents et le recours aux mécanismes de règlement prévus par la réglementation. Car lorsqu’un conflit est traité par la vengeance, il ne disparaît pas : il se prolonge sous une autre forme et peut produire des conséquences encore plus lourdes » exhorte-t-il.

Pourquoi les conflits persistent-ils malgré les règles ?

L’existence d’un cadre juridique ne suffit pas toujours à empêcher les conflits entre agriculteurs et éleveurs. Sur le terrain, l’une des premières difficultés tient à la connaissance des textes. Tous les acteurs ne maîtrisent pas nécessairement les règles qui encadrent la circulation du bétail, la protection des cultures ou l’utilisation des espaces pastoraux. Cette situation peut favoriser des incompréhensions et des comportements susceptibles de provoquer des tensions.

Les échanges menés lors de la tournée de sensibilisation de la Chambre nationale d’agriculture du Bénin (CNA-Bénin), du 18 au 21 août 2026 dans les six communes des Collines, en donnent une illustration. La campagne, consacrée à la vulgarisation des textes sur la veille pastorale et la prévention des conflits, a permis de constater l’intérêt des acteurs pour des règles qu’ils maîtrisent parfois encore peu.

« C’est la première fois que je participe à une explication du processus de mise en place d’un couloir de passage, de façon aussi détaillée. Vous savez que c’est souvent ça qui est source de tension entre agriculteurs et éleveurs », se réjouit Faroukou Boubaka, agro-éleveur. Son témoignage illustre une difficulté majeure : au-delà de l’existence des textes, leur compréhension et la connaissance des procédures restent essentielles pour éviter les incompréhensions autour des espaces de circulation du bétail.

Cette méconnaissance ne concerne pas uniquement les éleveurs. À Bembèrèkè, Aïssatou Farougou, représentante d’un groupement de femmes agricultrices, entend à son tour transmettre les informations reçues. « Quand je vais rentrer, je vais réunir les femmes pour leur expliquer ce que j’ai appris ici », promet-elle. La démarche montre ainsi que la sensibilisation peut permettre aux acteurs de devenir eux-mêmes des relais auprès de leurs communautés.

À Nikki, Kalalé, Glazoué et Dassa-Zoumè, l’intérêt manifesté par les participants pour les différentes étapes de la tracée des couloirs de passage confirme l’importance de cette question. La délimitation et la matérialisation de ces espaces sont essentielles pour réduire les contacts entre troupeaux et exploitations agricoles.

Il faut aussi noter la pression sur les terres, l’occupation de certains espaces pastoraux et la mobilité du bétail. Lorsque les règles sont mal connues ou que les espaces de passage ne sont pas clairement identifiés, un simple déplacement de troupeau peut rapidement provoquer un différend. La persistance des conflits s’explique donc aussi par cet écart entre les règles prévues par les textes et leur appropriation par les acteurs du monde rural. Renforcer la vulgarisation, clarifier les procédures et poursuivre le dialogue apparaissent dès lors indispensables pour transformer les règles en véritables outils de prévention.

Pour Bawa Mohamed, président des Agriculteurs autonomes du Bénin, une meilleure vulgarisation des textes apparaît nécessaire. «Les lois existent, mais encore faut-il que les producteurs les connaissent et sachent exactement ce qu’ils doivent faire lorsqu’un problème survient. La sensibilisation doit aller jusque dans les villages », souligne-t-il.

À cela s’ajoute la pression croissante sur les terres. L’extension des superficies cultivées, l’occupation des espaces pastoraux et la croissance du cheptel réduisent les possibilités de séparation entre les deux activités.  L’accès à l’eau et au fourrage accentue également la concurrence autour des ressources.

Dans ce contexte, la mobilité du bétail, indispensable à l’élevage pastoral, peut entrer en contradiction avec l’extension des cultures. Lorsque les règles sont mal connues, que les espaces ne sont pas suffisamment matérialisés et que le dialogue entre communautés reste limité, un simple passage de troupeau peut rapidement dégénérer. La persistance des conflits révèle ainsi moins l’absence de règles que les difficultés liées à leur connaissance, leur application effective et leur appropriation par les acteurs du monde rural. Renforcer la sensibilisation, clarifier les couloirs de passage et améliorer le dialogue restent donc essentiels pour prévenir les tensions.

Quelles solutions pour une cohabitation pacifique et durable ?

La prévention des conflits agro-pastoraux repose d’abord sur la responsabilité de tous les acteurs. Les éleveurs doivent mieux surveiller leurs troupeaux, respecter les couloirs de passage et éviter les espaces cultivés.  Les agriculteurs, de leur côté, doivent préserver les espaces pastoraux et privilégier le dialogue et les mécanismes de règlement en cas de dégâts, plutôt que les représailles.

Les pouvoirs publics doivent poursuivre la délimitation et la sécurisation des espaces pastoraux, matérialiser les couloirs de passage et améliorer l’accès à l’eau et au fourrage. Une meilleure application des textes reste également indispensable pour prévenir les incompréhensions et sanctionner les comportements qui mettent en danger la coexistence.

La sensibilisation constitue un autre levier important. C’est conscient de cela, que la Chambre nationale d’agriculture du Bénin (CNA-Bénin) mène des campagnes pour expliquer aux acteurs ruraux les règles qui encadrent le pastoralisme et la transhumance.

Des activités sont organisées notamment à Sinendé, Bembèrèkè, Ouessè, Parakou, Tchaourou, Bantè, Nikki, Kalalé, Glazoué, Dassa-Zoumè, N’Dali, Pèrèrè, Savè et Savalou. Elles répondent à un besoin central : faire connaître les règles pour permettre aux agriculteurs comme aux éleveurs de mieux les respecter.

Enfin, les organisations professionnelles doivent renforcer le dialogue entre agriculteurs et éleveurs et contribuer à la prévention des tensions. La coexistence durable dépendra ainsi moins de l’existence de nouvelles règles que de leur connaissance, de leur application et de la capacité des acteurs à privilégier le dialogue avant que les différends ne dégénèrent.

 Prévenir plutôt que réparer

Au Bénin, les conflits entre agriculteurs et éleveurs ne se limitent pas aux dégâts causés aux cultures. Ils traduisent une pression croissante sur les terres, l’eau et les espaces pastoraux, dans un contexte où la mobilité du bétail reste indispensable à l’élevage. Malgré l’existence d’un cadre juridique, les tensions persistent en raison notamment de la méconnaissance des textes, de la mauvaise délimitation de certains espaces et des difficultés d’application des règles.

La prévention apparaît dès lors comme la meilleure réponse. Sensibilisation des acteurs, matérialisation des couloirs de passage,  dialogue communautaire, règlement rapide des différends et responsabilisation des agriculteurs comme des éleveurs doivent permettre d’éviter que les dégâts ne se transforment en affrontements ou en représailles. Car au-delà des pertes économiques, c’est la coexistence entre communautés rurales et la sécurité alimentaire qui sont en jeu.

Moudachirou ALIOU

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