TRANSFORMATION DE L’AGRICULTURE BENINOISE : 61 ans après l’indépendance, enfin vers de nouveaux horizons

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Dans la parution AGRI IMPACT N°10 du mois de juillet 2021, nous avons consacré un dossier sur la transformation de l’agriculture béninoise, 61 ans après les indépendances. Dans ce numéro, nous vous proposons la suite de ce dossier consacré à l’analyse des interventions publiques dans le secteur agricole. Elle couvre la période de 2006 à nos jours. (Suite du dossier)

L. Sébastien DOFFA & Nimatou S. WOROGO

En 2006, avec l’avènement du régime du Changement, un diagnostic global et approfondi du secteur agricole et rural a été fait. Cela, en vue de la définition d’une politique de relance du secteur. Ce diagnostic a affiché des constats peu reluisants. Sur cette base et avec la vision du Gouvernement d’alors «de faire du Bénin une puissance agricole dynamique à l’horizon 2015, compétitive, attractive, respectueuse de l’environnement, créatrice de richesse répondant aux besoins de développement économique et social de la population », il a été engagé un processus de réflexions et de propositions concertées avec plusieurs catégories d’acteurs du monde agricole et rural. Ce processus a conduit à l’élaboration du Plan Stratégique de Relance du Secteur Agricole au Bénin (Psrsa). L’orientation première donnée à ce plan est de rendre le secteur performant à travers la promotion des filières agricoles afin de lutter contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire. De façon spécifique, il s’agit de professionnaliser les exploitations agricoles de type familial et de promouvoir l’entreprenariat agricole. Dans la pratique, des diverses interventions du pouvoir public dans le secteur agricole de 1960 à nos jours, quels enseignements tirés ?
De la période 2006 à 2013 : une politique agricole désarticulée ?
De façon globale, les limites des interventions du pouvoir public dans le secteur agricole se sont traduites par l’inexistence d’une véritable politique agricole adaptée à la réalité du terrain. Aussi, peut-on noter, l’inadéquation de la fiscalité sur les entreprises agricoles, l’absence de mesures incitatives pour l’entreprenariat agricole, l’inorganisation de la chaîne d’approvisionnement en intrants agricoles, l’inadéquation du système de crédit et de financement agricoles et l’absence d’un système d’assurance pour gérer les risques du secteur agricole. Ce sont là autant d’éléments qu’il convient de retenir du rapport final de l’étude commanditée par la présidence de la République en 2013. Ce travail a été réalisé par le Conseil d’Analyse Economique (Cae) sur l’analyse des interventions du pouvoir public dans le secteur agricole de 1960 à 2013. Selon la même source, sur la même période, le Bénin n’a pas disposé d’une véritable politique agricole, vue comme un ensemble cohérent de vision et d’objectifs déclinés en stratégies, plans, programmes, projets et actions avec des ressources bien définis et évaluables sur la base d’indicateurs précis. Les interventions du pouvoir public dans le secteur agricole se sont souvent basées sur des déclarations de bonnes intentions et des stratégies et actions désarticulées et disparates. A partir de 1990, il y a eu une réelle volonté de parvenir à une véritable politique agricole avec l’élaboration de quelques documents fondamentaux que sont : la Lettre de Déclaration de Politique de Développement Rural (Ldpdr, 1991), la Déclaration de Politique de Développement Rural (Dpdr, 1999), Le Schéma Directeur de Développement Agricole et Rural (Sddar, 2000) et le Plan Stratégique Opérationnel (Pso, 2000). Malheureusement, non seulement cet ensemble de documents n’a pas mobilisé l’intérêt des différents acteurs du secteur agricole, compte tenu du caractère peu participatif de leur élaboration, mais il n’a pas été intégré dans un cadre programmatique systématique avec une politique des ressources et des indicateurs de suivi-évaluation. Ainsi, cela n’a pas servi à aligner et orienter les interventions dans le secteur agricole vers l’atteinte d’objectifs et de visions partagés. Par conséquent, indique le rapport suscité, les interventions dans le secteur se sont poursuivies comme par le passé de façon cloisonnée et, à la limite, individualisée sans cohérence ni esprit de suite. Par ailleurs, les objectifs visés et les buts sont rarement exprimés en termes précis et mesurables. Néanmoins, la récente évolution dans le paysage institutionnel du secteur agricole avec l’élaboration du Psrsa nouvelle génération, constitue une grande avancée, selon ce rapport. C’est pourquoi il paraît nécessaire d’analyser la politique agricole du régime du nouveau départ incarné par Patrice Talon à partir de 2016.
De la période 2016-2021 : une agriculture orientée vers la diversification des filières
Avec l’avènement du régime de la Rupture en 2016, une nouvelle dynamique est insufflée au secteur agricole. Une batterie de réformes initiées et des actions ont été déployées sur le terrain. Toutes ces actions sont inscrites dans le volet Agriculture du Programme d’Action du Gouvernement (Pag) 1er quinquennat du président Patrice Talon. Elles sont traduites par la création de sept Pôles de développement agricoles (Pda) et la promotion des nouvelles filières telles que le riz,

le maïs, l’anacarde et l’ananas. En effet, pour assurer l’équilibre régional, limiter l’exode rural massif des populations rurales vers les grands centres urbains et permettre des opportunités de création d’emplois à la base, l’approche du gouvernement vise à valoriser les potentialités locales à travers la territorialisation du développement agricole fondée sur la constitution de zones relativement homogènes formant ainsi des Pôles de Développement Agricole (Pda). Cette territorialisation du développement agricole vise à concrétiser la vision « investir pour une agriculture de grande envergure », à travers un dispositif plus approprié pour la mise en œuvre des programmes spécifiques par filière, avec des structures opérationnelles mieux adaptées aux caractéristiques de chaque zone ou région agricole du pays. Chaque Pda est géré par une Agence territoriale de développement agricole (Atda) au nombre de sept et de ses cellules communales. On note aussi, des mesures de facilitation de l’accès aux semences, aux intrants et au marché pour la promotion des nouvelles filières agricoles (riz, maïs, anacarde, ananas). Mais plus encore, il faut retenir des mesures fiscales et non fiscales incitatives pour l’importation des intrants, l’exportation des produits agricoles et dérivés et la promotion des entreprises agricoles. L’opérationnalisation du Fonds National de Développement Agricole (Fnda) depuis le 29 juillet 2020 avec un abondement de 100 milliards FCfa donne un coup de pouce aux exploitants agricoles. A tout cela, s’ajoute la mise en place du Système National de Recherche agricole du Bénin (Snra-Bénin) et l’installation de ses organes de gouvernance en juillet 2020, la réalisation du Recensement National de l’Agriculture (Rna) et des Enquêtes Statistiques Agricoles (Esa) pour mieux apprécier les décisions prises. La mécanisation de l’agriculture, la recherche des stratégies innovantes pour une agriculture résiliente face au climat, le renforcement des filets sociaux ont permis d’obtenir des résultats palpables. Devenu premier producteur de coton en Afrique depuis la campagne 2018-2019, le Bénin maintient désormais le cap des 700.000 tonnes. 2ème producteur des cultures céréalières distingué, dans l’espace UEMOA en 2019, derrière la Côte d’Ivoire, l’ancien Dahomey inscrit progressivement son nom dans le gotha des pays développés dans le secteur agricole. Mais de là, à dire que tout est parfait ?
Les défis
« Depuis 2006, beaucoup d’actions sont faites et sont poursuivies en 2016 jusqu’à aujourd’hui. Donc les efforts se font mais ce n’est pas encore cela », a fait remarquer le Professeur Mohamed Nasser Bako, agronome Sociologue des ressources naturelles. « Par exemple, le Bénin veut d’année en année, dire qu’il est le 1er pays producteur de coton. On continue de subir le diktat de l’agriculture du coton », a-t-il poursuivi. C’est pourquoi il pense qu’il faut entièrement changer les paradigmes. Pour cet universitaire, il faut recentrer les choses en voyant les spéculations sur lesquelles le Bénin a un avantage comparatif. Il cite en exemple l’igname, le fonio, le néré, le karité, le baobab qui ne demandent qu’à être valorisées. « Et lorsque je prends ces exemples, ce n’est pas juste qu’on les décrète, c’est que même dans les politiques on doit les sentir, même dans la formation des jeunes et des agronomes », a-t-il souhaité. Pour lui, il faut sortir de la logique transformatrice qui s’inscrit toujours dans la volonté de la métropole rendant encore l’agriculture béninoise dépendante. « Ceci est important avant d’aller conquérir le marché international pour lequel on est pour le moment perdant » fait-il remarquer. L’agriculture béninoise doit enfin et surtout s’adapter au défi des changements climatiques, de la pression démographique et de l’amenuisement des terres. De pertinents défis qui semblent être pris en compte dans le Pag 2ème génération du Président Patrice Talon. Comme le dit l’adage, c’est à l’œuvre qu’on reconnait l’artisan. Le gouvernement et son chef, au soir de leur mandat, seront évalués sur ces aspects. Même si déjà, ils y frottent les mains, le Chef de l’Etat a la lucidité de reconnaitre qu’il reste beaucoup à parfaire dans le secteur agricole.

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