IGNAME AU BÉNIN : Un potentiel alimentaire et économique encore sous-exploité

Aliment de base dans de nombreux ménages béninois, l’igname occupe une place importante dans les habitudes alimentaires, les échanges commerciaux et les activités agricoles. Des champs aux marchés, cette tubercule nourrit des millions de personnes et constitue une source de revenus pour de nombreux producteurs, commerçants et autres acteurs ruraux. Pourtant, derrière cette importance alimentaire et économique se dessine un paradoxe : malgré son potentiel, la filière peine encore à bénéficier d’une valorisation à la hauteur de ses possibilités.
Au Bénin, la production d’igname représente une activité agricole majeure, particulièrement dans les zones rurales où elle contribue aux moyens de subsistance des populations. Sa commercialisation alimente les marchés locaux et participe aux échanges entre les différentes régions du pays. Au-delà de sa consommation sous diverses formes, cette culture offre également des possibilités de transformation agroalimentaire, de création d’emplois et de développement d’activités génératrices de revenus, notamment pour les femmes et les jeunes. Autant d’opportunités qui pourraient renforcer sa contribution à l’économie nationale si les conditions nécessaires à leur exploitation étaient davantage réunies.
Cependant, les producteurs d’igname restent confrontés à plusieurs contraintes, notamment l’accès aux semences de qualité, le coût de la main-d’œuvre, les difficultés de conservation et les limites des infrastructures de stockage et de transformation. À ces obstacles s’ajoutent les interrogations relatives au financement, à l’organisation des acteurs et à la place accordée à cette culture dans les politiques de développement agricole. Alors que le coton, le soja et le riz bénéficient de dispositifs d’accompagnement plus visibles, la filière igname mérite un examen approfondi de ses mécanismes de soutien et des investissements qui lui sont consacrés.
Dès lors, une question se pose : comment expliquer le décalage entre l’importance de l’igname dans l’alimentation et l’économie béninoises et son niveau de valorisation ? Entre contraintes de production, insuffisances organisationnelles et perspectives de transformation, l’analyse de cette culture permet d’interroger les choix agricoles du Bénin et les conditions nécessaires pour faire de l’igname un véritable levier de développement économique et rural.
L’igname, une richesse au cœur de l’alimentation et de l’économie béninoises
Dans les ménages, sur les marchés et dans les pratiques culturelles, l’igname occupe une place de choix dans la société béninoise. Consommée bouillie, pilée ou transformée en cossettes et en farine, elle constitue un aliment de base pour une partie importante de la population. Au-delà de sa fonction nutritionnelle, cette culture porte une valeur symbolique dans plusieurs communautés, où elle intervient dans les cérémonies traditionnelles et les célébrations marquant les récoltes. À Savalou, dans le département des Collines par exemple, la fête de l’igname, célébrée chaque année autour du 15 août, témoigne de cet ancrage culturel et de l’importance de cette production dans l’identité des populations.
Cette importance culturelle s’accompagne d’un poids économique considérable pour les populations des zones productrices. À l’instar de plusieurs localités, à Tchatchou, dans la commune de Tchaourou, la culture de l’igname contribue aux revenus de nombreuses exploitations familiales. Au-delà des quantités réservées à l’autoconsommation, la vente des tubercules permet aux producteurs de financer plusieurs dépenses du ménage, notamment l’alimentation, la scolarisation des enfants, les soins de santé et la préparation des campagnes agricoles suivantes. Pour certains exploitants, les recettes issues de cette culture constituent également un moyen de faire face aux dépenses importantes et de soutenir les autres activités du foyer.
« La culture de l’igname nous permet de prendre en charge plusieurs besoins de nos familles. Lorsque la récolte est bonne et que nous arrivons à vendre une bonne partie de notre production, nous pouvons payer les frais de scolarité des enfants, acheter des vivres et préparer les travaux de la prochaine campagne. C’est une activité qui occupe une place importante dans notre vie », témoigne, Azerkè Adamou, producteur de Tchatchou. Cette déclaration illustre bien le rôle que les revenus agricoles peuvent jouer dans l’équilibre économique des ménages ruraux. L’intérêt de l’igname réside ainsi autant dans sa contribution à l’alimentation familiale que dans sa capacité à procurer des recettes grâce à la commercialisation des surplus.
Cette activité profite également aux commerçantes qui s’approvisionnent auprès des producteurs. Sur l’axe Parakou–Tchaourou, notamment aux abords des routes et dans les zones de passage des voyageurs notamment, la vente des tubercules offre à de nombreuses femmes des possibilités de revenus. Certaines achètent les ignames directement auprès des cultivateurs avant de les exposer au bord de la route pour attirer les voyageurs, et les acheteurs de passage. Ce circuit commercial facilite l’écoulement d’une partie de la récolte tout en rapprochant les zones de production des consommateurs.
« Pendant la période de disponibilité des nouvelles ignames, nous avons la possibilité de gagner de l’argent grâce à la vente. Avec les recettes, nous pouvons contribuer aux dépenses de la maison, acheter de nouveaux produits pour continuer notre commerce et soutenir les enfants. Cette activité nous permet de participer aux charges familiales », témoigne Abiba Zénab, vendeuse installée sur le tronçon Parakou–Tchaourou. Pour ces commerçantes, la vente de l’igname représente ainsi une activité génératrice de revenus et un moyen de renforcer leur participation à l’économie familiale.
Au-delà des producteurs et des vendeuses, la filière mobilise également les collecteurs, les transporteurs et les grossistes qui assurent l’acheminement des tubercules vers les marchés de Cotonou, Bohicon, Parakou, Malanville, Porto Novo et d’autres centres de consommation. Les transactions réalisées à chaque étape contribuent à la circulation des revenus entre les zones rurales et les espaces urbains. L’igname soutient ainsi diverses activités économiques dont les retombées dépassent le cadre des exploitations agricoles.
Sa production se concentre principalement dans les régions septentrionales et centrales du Bénin, notamment dans les départements de la Donga, de l’Atacora, du Borgou et des Collines. Des communes telles que Djougou, Bassila, Ouaké, Kouandé et Savalou se distinguent par leur contribution à cette activité agricole et par leur rôle dans l’approvisionnement des marchés et la circulation des tubercules vers les principaux centres de consommation.
Pour les producteurs comme pour les commerçantes, les bénéfices tirés de cette activité dépendent toutefois des quantités disponibles, des prix de vente et de la capacité à écouler les produits dans de bonnes conditions. Malgré ces incertitudes, l’igname demeure une source de subsistance pour de nombreux ménages et contribue au financement des dépenses quotidiennes, à la poursuite des activités agricoles et au développement du petit commerce dans les localités productrices. Son importance économique se mesure donc non seulement aux volumes récoltés, mais également aux revenus et aux possibilités d’activité qu’elle procure aux populations.
Les données nationales confirment cette importance. D’après les résultats définitifs de la campagne agricole 2023-2024 publiés par l’Institut national de la statistique et de la démographie (INStaD), le Bénin a produit 3 321 089 tonnes d’igname, contre 3 214 889 tonnes lors de la campagne précédente, soit une hausse de 3,3 %. La production est toutefois restée relativement stable sur les cinq dernières campagnes, autour de 3,27 millions de tonnes.
Ces chiffres illustrent le poids de l’igname dans l’agriculture béninoise. Mais l’importance des volumes produits suffit-elle à garantir de meilleurs revenus aux producteurs et une valorisation durable de la filière ? C’est précisément l’un des enjeux qui mérite d’être examiné.
Une production confrontée à de nombreuses difficultés
Derrière les millions de tonnes d’igname récoltées chaque année au Bénin se cache une production exigeante, confrontée à des contraintes techniques, financières et climatiques. De la préparation des buttes à la récolte, cette culture mobilise une main-d’œuvre importante et nécessite des semences adaptées, des terres favorables ainsi qu’une pluviométrie relativement régulière. Pour de nombreux producteurs, la maîtrise de ces différents facteurs conditionne directement les résultats de la campagne agricole.
L’accès aux semences, la disponibilité de la main-d’œuvre et le coût des travaux champêtres constituent des préoccupations majeures pour les producteurs d’igname dans la commune de Tchaourou, notamment à Badekparou et à Tchatchou, comme un peu partout.
Bien que cette culture occupe une place importante dans les activités agricoles de ces localités, sa pratique exige des moyens financiers, physiques et matériels que tous les exploitants ne possèdent pas toujours. De la sélection des tubercules destinés à la plantation jusqu’à la récolte, les producteurs doivent mobiliser des ressources importantes, sans avoir la certitude de récupérer toutes leurs dépenses au moment de la commercialisation.
À Badekparou, le producteur Saka Bio explique les difficultés liées à l’acquisition des semences : « Avant même de commencer les travaux dans le champ, il faut réfléchir à la quantité d’ignames que nous allons planter et à la manière de nous procurer les semences. Nous ne pouvons pas utiliser n’importe quel tubercule. Il faut sélectionner ceux qui peuvent bien germer et donner une bonne récolte. Mais lorsque nous n’avons pas suffisamment de semences à notre disposition, nous sommes obligés d’en acheter auprès d’autres producteurs. Cela représente une dépense supplémentaire, surtout lorsque nous voulons cultiver une grande superficie. Certains producteurs sont alors contraints de réduire la taille de leurs champs, faute de moyens suffisants. »
À cette contrainte s’ajoute la pénibilité des travaux champêtres proprement dits. Contrairement à certaines cultures pour lesquelles des équipements peuvent faciliter les opérations, la production de l’igname nécessite une préparation minutieuse du terrain, notamment la confection des buttes, la plantation, le désherbage et l’entretien des champs.
Ces différentes opérations mobilisent beaucoup de temps et d’énergie. Dans les exploitations familiales où la main-d’œuvre disponible est insuffisante, les producteurs doivent parfois solliciter des ouvriers agricoles, ce qui alourdit les charges de production.
À en croire Saka Bio, la culture de l’igname demande beaucoup de travail. «Il ne suffit pas de disposer d’un champ et de quelques semences pour obtenir une bonne récolte. Il faut préparer les buttes, planter, entretenir la parcelle et surveiller l’évolution des plants. Quand la superficie est grande, le travail devient encore plus difficile. Si nous faisons appel à des mains d’œuvre nous devons les payer, mais si nous travaillons uniquement avec les membres de la famille, les opérations peuvent prendre plus de temps. Dans les deux cas, il faut disposer de moyens et bien organiser la campagne. » explique-t-il.
Ces témoignages illustrent les contraintes économiques auxquelles sont confrontées les exploitations familiales dans les bassins de production de Tchaourou. Ils mettent également en évidence la nécessité d’un meilleur accompagnement des producteurs, notamment en matière d’accès aux semences de qualité, de mécanisation adaptée et de financement agricole.
Les conséquences des variations climatiques illustrent davantage la vulnérabilité dont fait face la production. Dans un reportage publié le 7 mai 2025 par Mongabay Afrique, des producteurs de Copargo, Djougou et Ouaké, dans la Donga, ont témoigné des pertes subies pendant la campagne 2023-2024. À Katabam, Ibrahim Karim a expliqué que certaines semences avaient pourri dans le sol sous l’effet de la chaleur et du déficit pluviométrique. À Pélébina, dans la commune de Djougou, Taïrou Takpara a indiqué qu’une faible proportion des buttes préparées avait correctement germé. Dans les Collines, les pertes rapportées étaient également importantes, mais généralement moins élevées dans les exemples présentés.
Ces difficultés se reflètent aussi dans les statistiques agricoles. D’après les données de la Direction de la statistique agricole, le rendement moyen de l’igname est passé de 12,77 tonnes par hectare en 2022 à 10,79 tonnes en 2023, soit une baisse de 15,3 %. Malgré une production nationale estimée à 3,32 millions de tonnes en 2023, ces chiffres montrent que l’augmentation des superficies cultivées ne garantit pas une amélioration de la productivité.
La conservation après récolte aussi représente un autre défi, notamment lorsque les conditions de stockage sont inadaptées et que les tubercules subissent des dégradations. Ces contraintes réduisent les possibilités de vente différée et peuvent contraindre les producteurs à commercialiser rapidement leur récolte. Face à ces difficultés, l’amélioration des techniques culturales, l’accès aux semences de qualité et le développement d’infrastructures adaptées apparaissent essentiels pour sécuriser durablement la production.
Une filière en quête d’une meilleure structuration
La production d’igname occupe une place importante dans l’agriculture béninoise, mais la capacité des acteurs à défendre leurs intérêts, à mobiliser des financements et à accéder durablement aux marchés demeure un enjeu majeur. L’existence d’organisations professionnelles ne suffit pas, à elle seule, à garantir une filière structurée. Encore faut-il qu’elles disposent de moyens, de services adaptés et d’une capacité réelle à accompagner leurs membres. Dans le secteur de l’igname, la coordination entre producteurs, commerçants, transformateurs et institutions financières reste un défi important.
La comparaison avec d’autres filières agricoles du Bénin met en évidence ce décalage. Le coton dispose de l’Association interprofessionnelle du coton (AIC), qui joue un rôle central dans l’organisation et la coordination des acteurs. Les filières soja et anacarde disposent également de structures interprofessionnelles dont les organes statutaires ont été installés en octobre 2024, à l’issue d’un processus de restructuration. Ces organisations constituent des cadres de concertation entre les différents maillons de leurs filières et contribuent à la défense de leurs intérêts communs. En comparaison, la filière igname apparaît moins structurée sur le plan interprofessionnel. Cette différence pose la question de la capacité de ses acteurs à coordonner leurs actions, à porter des revendications communes et à participer efficacement aux décisions concernant le développement de leur activité.
Cette situation ne signifie pas pour autant que les producteurs d’igname ne disposent d’aucune organisation. Des associations de producteurs existent et participent à des initiatives de développement de la filière. Le projet PARSAD+, lancé en avril 2025 pour une période allant jusqu’en juillet 2027, prévoit notamment le renforcement des capacités d’associations nationales de producteurs de manioc et d’igname, la promotion de semenceaux améliorés et le développement des relations entre producteurs, coopératives et marchés. Ces initiatives témoignent de l’intérêt porté à l’organisation des acteurs, même si leurs effets sur l’ensemble de la filière restent à apprécier.
L’accès au financement constitue un autre défi. Le Fonds national de développement agricole (FNDA) propose des mécanismes d’appui aux exploitants, aux organisations professionnelles et aux entreprises agricoles. Toutefois, accéder à ces financements nécessite généralement de présenter des projets solides et de satisfaire aux conditions d’éligibilité. Les producteurs qui disposent de faibles moyens financiers pour se payer des consultants ou de capacités limitées pour préparer leurs dossiers peuvent ainsi rencontrer des difficultés. Une meilleure organisation collective peut faciliter la mutualisation des équipements, la préparation des projets et les relations avec les institutions financières.
Des perspectives existent néanmoins. Lancé officiellement le 17 février 2026 à Fita, dans la commune de Dassa-Zoumè, le Projet de développement des chaînes de valeur des racines et tubercules (PDCV-RT) prend notamment en compte l’igname, le manioc et la patate douce. Prévu pour la période 2025-2030, il dispose d’un budget annoncé de 63 millions d’euros, soit environ 41 milliards de FCFA, et prévoit des actions en faveur de la productivité, de la transformation et de la commercialisation.
Au-delà des projets et des financements annoncés, la filière igname doit encore renforcer sa structuration collective pour se rapprocher du niveau d’organisation observé dans des filières comme le coton, le soja et l’anacarde. Une meilleure coordination des acteurs apparaît essentielle pour défendre leurs intérêts, faciliter l’accès aux ressources et faire entendre leurs besoins dans les politiques agricoles nationales.
Transformation et commercialisation : une valeur ajoutée à conquérir
Sur les marchés béninois, l’igname ne se limite pas à un produit destiné à la consommation familiale. Elle alimente une véritable activité commerciale qui mobilise producteurs, collecteurs, transporteurs, grossistes et détaillantes. Pourtant, entre la récolte et la vente au consommateur, la filière doit encore relever plusieurs défis liés à la conservation, aux fluctuations des prix et à la transformation locale. Autant de facteurs qui influencent les revenus des acteurs et limitent les possibilités de création de valeur ajoutée.
À Parakou, Tchaourou et dans les localités environnantes, la commercialisation de l’igname constitue une activité saisonnière importante. Elle offre des possibilités de revenus, notamment aux femmes, mais elle révèle également la place des circuits de vente informels dans l’écoulement de la production.
La formation des prix constitue une autre difficulté. Les cours varient selon les périodes de récolte, la disponibilité des tubercules, leur variété, leur calibre et les coûts de transport. Les relevés de l’Institut national de la statistique et de la démographie (INStaD) illustrent cette saisonnalité : durant la semaine du 24 au 30 août 2026, les prix de l’igname ont baissé dans toutes les villes échantillonnées, une évolution attribuée à la période des récoltes. À l’inverse, lorsque l’offre diminue, les prix peuvent augmenter, ce qui pèse sur le budget des consommateurs.
Les difficultés de stockage constituent un frein à la commercialisation de l’igname, particulièrement pour les petites revendeuses installées aux abords des axes routiers à Parakou, Tchaourou et dans les localités environnantes. Faute d’espaces adaptés pour conserver les tubercules dans de bonnes conditions, elles limitent généralement leurs achats afin d’éviter les pertes. « Nous ne pouvons pas acheter une grande quantité d’ignames à la fois, parce que nous n’avons pas un endroit approprié pour les conserver. Nous préférons acheter en petites quantités, vendre rapidement les tubercules, puis retourner nous approvisionner auprès des paysans ou des grossistes. Si nous gardons trop longtemps les produits, nous risquons de perdre une partie de notre investissement », explique, Abiba Zénab revendeuse de l’axe Parakou-Tchaourou. Cette faible capacité de stockage a également des conséquences sur la disponibilité du produit après la période de récolte. Lorsque la saison de l’igname s’achève et que les stocks diminuent, les consommateurs de ces localités éprouver des difficultés à en trouver sur les marchés. Le tubercule devient alors plus rare, son prix augmente considérablement et, dans certains points de vente, il devient indisponible.
La situation semble différente dans certains grands centres commerciaux du Sud, notamment à Cotonou, Bohicon et Porto-Novo, où des grossistes disposent d’espaces de conservation leur permettant de constituer des stocks plus importants. Ces capacités d’entreposage leur permettent de poursuivre la commercialisation de l’igname au-delà de la période de récolte, même lorsque l’offre diminue. Le produit reste alors disponible sur certains marchés, mais à des prix parfois élevés en raison de la rareté saisonnière et des coûts de conservation et d’approvisionnement. Il y en est de même pour certaines qualités de tubercules rencontrés dans l’Atacora et la Donga. À l’inverse, les petites revendeuses de Parakou, de Tchaourou et des environs, qui achètent généralement en quantités limitées et écoulent rapidement leurs marchandises, disposent de moins de possibilités pour maintenir une offre régulière tout au long de l’année. Cette différence souligne l’importance des infrastructures de stockage dans la régulation de l’approvisionnement et des prix. Le développement de magasins adaptés, accessibles aux commerçantes et aux organisations de producteurs, pourrait contribuer à prolonger la disponibilité de l’igname après les récoltes, à limiter les ruptures d’approvisionnement et à réduire les fortes variations de prix entre les périodes d’abondance et de pénurie.
La transformation représente toutefois une piste prometteuse pour améliorer la valorisation économique de l’igname au Bénin. Les cossettes séchées, les farines et d’autres produits dérivés permettent de diversifier les usages du tubercule, de prolonger sa conservation et de créer de nouvelles possibilités de revenus pour les acteurs de la filière.
Dans son Recueil des technologies agricoles prometteuses développées par le système national de recherche agricole, l’Institut national des recherches agricoles du Bénin (INRAB) présente notamment la trancheuse mécanique « LOGOZO », conçue pour faciliter la fabrication des cossettes d’igname. Cette technologie permet de réduire le temps et l’énergie consacrés au découpage, d’accélérer le séchage et d’améliorer la qualité des cossettes obtenues. Le document relève toutefois que le coût d’acquisition de l’équipement, estimé à 1 750 000 FCFA, peut constituer un obstacle à son adoption par les petites unités de transformation. La diffusion de ce type d’innovation, accompagnée de mécanismes de financement adaptés et de formations techniques, pourrait ainsi contribuer à moderniser les procédés de transformation, à limiter les pertes après récolte et à renforcer les revenus des femmes et des jeunes engagés dans cette activité.
De plus une nouvelle perspective se dessine avec le Projet de développement des chaînes de valeur des racines et tubercules (PDCV-RT), dont les activités ont été officiellement lancées le 17 février 2026. Doté d’un budget annoncé de 63 millions d’euros, soit environ 41 milliards de FCFA, il prévoit notamment des infrastructures marchandes, des équipements de transformation et des débouchés pour les produits dérivés de l’igname.
L’enjeu sera désormais de traduire ces investissements en unités de transformation fonctionnelles, en emplois durables et en revenus supplémentaires pour les producteurs et les commerçants.
La valorisation de l’igname dépendra autant de la production que de la capacité des acteurs à conserver, transformer et commercialiser le tubercule dans de meilleures conditions.
Investissements agricoles : quelle place pour la filière igname ?
Longtemps confrontée à des difficultés de financement, de modernisation et de transformation, la filière igname commence à bénéficier d’initiatives plus visibles au Bénin. Toutefois, la comparaison avec le coton, le soja et le riz met en évidence des différences dans les mécanismes d’accompagnement, les investissements et les dispositifs de structuration. L’enjeu est désormais de déterminer dans quelle mesure les nouveaux programmes permettront de répondre aux besoins des producteurs et de faire de l’igname une véritable chaîne de valeur agricole.
Dans le coton, l’organisation de la filière autour de l’Association interprofessionnelle du coton (AIC) facilite la coordination entre les acteurs et la mise en œuvre d’actions collectives. Le soja bénéficie également d’organisations professionnelles structurées et de programmes d’accompagnement technique et commercial. Dans le riz, les investissements sont plus directement visibles à travers les aménagements hydroagricoles, les infrastructures de stockage et les unités de transformation. Le Projet de développement intégré des chaînes de valeur agricoles (PDI-CVA), par exemple, prévoit la mise en valeur de 650 hectares irrigués pour le riz et le maïs, la construction de 50 kilomètres de routes agricoles, de 18 entrepôts et de dix unités de transformation du riz. Ces objectifs illustrent l’approche intégrée adoptée pour certaines filières.
Pour l’igname, l’une des évolutions majeures est le lancement du Projet de développement des chaînes de valeur des racines et tubercules (PDCV-RT). Officiellement lancé le 17 février 2026 à Fita, dans la commune de Dassa-Zoumè, ce programme couvre l’igname, le manioc et la patate douce. Prévu sur la période 2025-2030, il mobilise un financement annoncé de 63,33 millions d’euros de la Banque islamique de développement, auquel s’ajoute une subvention de 560 000 euros. L’État béninois et les partenaires concernés contribuent ainsi à un programme destiné à améliorer la production, la transformation et la commercialisation de ces cultures.
Le projet prévoit notamment la multiplication de matériel végétal amélioré, la fourniture d’intrants, l’acquisition d’équipements modernes et la construction d’infrastructures marchandes. Il vise également la modernisation des unités artisanales de transformation et le renforcement des capacités des producteurs et des entreprises. Le programme cible plus de 30 000 ménages, soit environ 150 000 bénéficiaires directs et indirects. Lors du lancement, deux véhicules et plusieurs motos ont été remis symboliquement à l’équipe de mise en œuvre. Il s’agit d’éléments concrets du démarrage opérationnel, mais pas encore de résultats permettant de mesurer les effets du projet sur les revenus et les rendements.
La recherche agricole constitue un autre levier. Le Centre de recherches agricoles Centre de l’Institut national des recherches agricoles du Bénin (INRAB) travaille notamment sur la sélection participative de variétés d’igname adaptées aux contraintes climatiques et aux attaques de bioagresseurs, ainsi que sur la multiplication et la diffusion de semenceaux. Ces travaux sont essentiels pour améliorer la productivité et réduire la vulnérabilité des producteurs.
Au-delà de ces travaux, l’INRAB a documenté des techniques de production plus durables, notamment la culture de l’igname sous couverture végétale de Pueraria phaseoloides. Cette technologie, développée à Savè, vise à préserver la fertilité des sols, à limiter l’érosion et à conserver l’humidité. Les données présentées dans le recueil des technologies agricoles prometteuses du système national de recherche agricole font état d’un rendement de 10 tonnes par hectare pour la variété Florido en troisième année.
Les besoins restent néanmoins importants. En juillet 2026, lors de la tournée nationale consacrée aux infrastructures semencières, le gouvernement a relevé des équipements inadaptés, des capacités insuffisantes de traitement et de conditionnement ainsi que des investissements n’ayant pas produit tous les résultats attendus. Ces constats concernaient le système semencier national dans son ensemble et ne doivent pas être attribués exclusivement à l’igname.
La priorité est donc de transformer les financements annoncés en résultats mesurables : semences accessibles, équipements fonctionnels, unités de transformation opérationnelles et meilleurs débouchés commerciaux. Pour apprécier les progrès de la filière igname, il faudra suivre le nombre de producteurs effectivement accompagnés, les superficies concernées, l’évolution des rendements et les revenus générés. C’est à cette condition que les investissements pourront être évalués au-delà des annonces et contribuer durablement à la modernisation de cette culture stratégique.
*Quelles perspectives pour mieux valoriser l’igname au Bénin ?
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La valorisation durable de l’igname au Bénin passe par une transformation profonde de son système de production et de commercialisation. Au-delà de son importance alimentaire et culturelle, cette spéculation peut devenir une véritable source de revenus, d’emplois et d’opportunités entrepreneuriales, à condition de mieux organiser les différents maillons de sa chaîne de valeur. Malgré les volumes produits chaque année, les difficultés d’accès aux semenceaux, le coût de la main-d’œuvre, les insuffisances des infrastructures de conservation et la faiblesse de la transformation locale continuent de limiter les possibilités économiques de cette culture.
La première priorité consiste à renforcer les organisations professionnelles. Une meilleure structuration des producteurs, commerçants, transporteurs et transformateurs faciliterait la défense de leurs intérêts, l’achat groupé d’intrants, la négociation des prix et la recherche de débouchés. La concertation entre ces acteurs permettrait également de mieux adapter l’offre aux besoins des marchés et de favoriser des partenariats durables avec les entreprises agroalimentaires. Cette organisation doit aller de pair avec une amélioration de l’accès aux semenceaux.
Dans un entretien publié le 29 septembre 2026 par Inf’au Zénith, le Pr Mohamed Baco, agronome et enseignant-chercheur à l’Université de Parakou, souligne que «l’absence d’un système semencier suffisamment structuré limite les possibilités de développement de la culture de l’igname.» Il insiste également sur l’importance de préserver les variétés locales et de mieux comprendre leur diversité.
L’amélioration de la productivité constitue un autre chantier essentiel. Elle suppose un meilleur accès aux semenceaux de qualité, la diffusion de variétés adaptées aux conditions climatiques, le renforcement du conseil agricole et la mécanisation de certaines opérations pénibles. Les effets du changement climatique rendent ces mesures d’autant plus urgentes.
Dans un reportage publié le 7 mai 2025 par Mongabay Afrique, le Dr Alban Etchiha, enseignant-chercheur en ressources phytogénétiques et protection des cultures à l’Université d’Abomey-Calavi, explique que «l’alternance de pluies sporadiques et de périodes sèches peut créer, dans les buttes, des conditions chaudes et humides favorisant la pourriture des semenceaux.» Il rappelle également que l’igname a besoin de conditions climatiques adaptées, notamment pendant la germination et la croissance.
La transformation agroalimentaire représente également un levier majeur. La production de cossettes, de farines, de semoules, de chips et d’autres dérivés pourrait diversifier les usages de l’igname, prolonger sa conservation et créer de nouvelles activités économiques.
Une étude publiée en 2023 dans la revue scientifique Afrique SCIENCE, intitulée « Détermination de la bonne qualité de cossette d’igname à travers une analyse des pratiques endogènes de sa production au Bénin », apporte des données utiles sur ce maillon. Réalisée par Célestin Satognon Houedo et ses collaborateurs, avec la participation de chercheurs de l’Université d’Abomey-Calavi et de l’Institut national des recherches agricoles du Bénin (INRAB), elle repose sur une enquête auprès de 210 acteurs du Centre et du Nord du pays : 100 transformateurs, 50 producteurs et 60 consommateurs. Les chercheurs ont identifié trois procédés de fabrication des cossettes : une méthode directe employée par 50 % des transformatrices interrogées, une méthode avec trempage utilisée par 35 % et une méthode avec ajout d’additifs pratiquée par 15 %. Ils ont également constaté que la variété Kokoro était la plus utilisée pour cette transformation, représentant 65 % des variétés citées.
Ces résultats soulignent l’importance des techniques de transformation et de la maîtrise des procédés pour obtenir des produits de qualité.
Pour tirer pleinement parti de ces possibilités, les petites unités de transformation doivent pouvoir accéder à des équipements adaptés, à des formations techniques et à des financements accessibles. La modernisation des procédés pourrait faciliter le travail des transformatrices, améliorer la régularité de la qualité et favoriser l’accès à de nouveaux marchés. Cette orientation figure parmi les ambitions du Projet de développement des chaînes de valeur des racines et tubercules (PDCV-RT), qui prévoit des interventions sur la productivité, les équipements de transformation et l’accès aux marchés.
L’accès au financement reste, en effet, une condition essentielle à la modernisation de la filière. Les producteurs ont besoin de ressources pour préparer leurs champs et acquérir les semenceaux, tandis que les commerçantes doivent pouvoir acheter des quantités suffisantes et disposer d’espaces de stockage adaptés. Les transformateurs, quant à eux, ont besoin de crédits pour acquérir des équipements et développer leurs activités. Des financements conçus en fonction des cycles agricoles, des garanties adaptées aux entrepreneurs ruraux et un meilleur accompagnement commercial pourraient faciliter ces investissements. Les femmes, déjà très présentes dans la commercialisation et certaines activités de transformation, ainsi que les jeunes, devraient bénéficier de formations techniques, d’équipements et de possibilités d’entrepreneuriat.
Enfin, la valorisation de l’igname exige une meilleure articulation entre recherche, production, transformation et commercialisation. La préservation des variétés locales, l’adaptation aux aléas climatiques, l’amélioration des conditions de stockage et le développement de débouchés stables doivent progresser de manière complémentaire. L’enjeu n’est pas seulement d’accroître les volumes récoltés, mais aussi de permettre aux acteurs de mieux conserver, transformer et vendre leur production. À cette condition, l’igname pourra progressivement dépasser son statut de culture vivrière traditionnelle pour devenir une filière plus compétitive, créatrice de valeur ajoutée et capable d’améliorer durablement les revenus des ménages agricoles.
Moudachirou ALIOU




