AGRICULTEURS ET ÉLEVEURS : Comment partager les ressources naturelles pour éviter les conflits ?

L’eau, la terre et les pâturages sont indispensables à la vie et aux activités économiques dans les communautés rurales. Agriculteurs et éleveurs dépendent de ces ressources pour assurer leurs productions et garantir leurs moyens de subsistance. Mais lorsque ces ressources deviennent rares et que leur utilisation n’est pas suffisamment encadrée, elles peuvent être à l’origine de tensions et de conflits.
Avec la croissance démographique, l’extension des superficies agricoles et la réduction progressive de certains espaces de pâturage, la pression sur les ressources naturelles s’accentue. Alors, comment mieux partager ces ressources entre agriculteurs et éleveurs afin de préserver la paix et la cohésion sociale dans les communautés ? C’est la question essentielle de cet entretien avec Augustin Dagbodo, chef de circonscription communale de l’Agence territoriale de développement agricole (Atda), pôle 2 de Kouandé.
Journaliste : Comment se présente aujourd’hui la cohabitation entre éleveurs et agriculteurs dans la commune de Kouandé ?
On peut dire que la cohabitation entre agriculteurs et éleveurs dans la commune de Kouandé, de nos jours, est plus ou moins bonne. Mais on ne peut pas dire qu’il n’existe pas de petites incompréhensions ou de tensions dans certaines communautés. Naturellement, lorsque plusieurs personnes ou plusieurs groupes d’acteurs vivent ensemble et utilisent les mêmes ressources, chacun cherche à défendre ses intérêts. Dans le cas des agriculteurs et des éleveurs, ces petites situations ne manquent pas. Il peut arriver que les intérêts des uns entrent en conflit avec ceux des autres. Mais, dans l’ensemble, nous pouvons dire que la cohabitation se passe relativement bien. Les deux catégories d’acteurs comprennent progressivement qu’elles sont appelées à vivre ensemble et à partager un même environnement. Toutefois, cette cohabitation nécessite des efforts permanents de sensibilisation, de dialogue et de respect des règles établies afin d’éviter que de petites incompréhensions ne dégénèrent en conflits.
Tous les acteurs, agriculteurs ou éleveurs, ont besoin de terres et d’eau. Pourquoi ces ressources sont-elles si souvent à l’origine de conflits entre eux ?
La première raison est que la terre n’est pas extensible. Avec la croissance démographique, de plus en plus de personnes, notamment des jeunes, s’investissent aujourd’hui dans l’agriculture. Les besoins en terres agricoles deviennent donc de plus en plus importants. Par ailleurs, grâce aux nouvelles technologies, à la mécanisation agricole et aux différents accompagnements apportés au secteur, les producteurs cherchent aujourd’hui à exploiter des superficies de plus en plus importantes pour développer leurs activités. Tout cela crée une forte pression sur les terres disponibles. On constate donc progressivement un manque de terres dans certaines communautés, mais également une réduction des espaces de pâturage.
En effet, lorsque de nouvelles terres sont mises en culture, certains pâturages naturels disparaissent parce qu’ils sont labourés pour l’installation des champs. Les animaux rencontrent alors des difficultés à trouver suffisamment d’espaces où ils peuvent se nourrir et pâturer. C’est ainsi que de petits conflits commencent à naître entre les agriculteurs et les éleveurs, notamment lorsque les troupeaux se rapprochent des zones agricoles ou traversent accidentellement des champs. Il faut donc comprendre que la pression sur les ressources naturelles est aujourd’hui une réalité. C’est pourquoi leur gestion doit être davantage concertée et encadrée afin de permettre à chaque acteur de mener ses activités sans porter préjudice aux autres.
Lorsqu’il y a des tensions, il y a forcément des séquelles. Quelles sont celles que vous observez dans votre commune ?
Il faut reconnaître que ces tensions ont des conséquences importantes sur la vie des communautés. Dans certaines localités, des personnes qui vivaient autrefois ensemble, qui cohabitaient harmonieusement et qui s’entraidaient, commencent malheureusement à se regarder avec méfiance lorsqu’un conflit survient. Ces conflits peuvent entraîner la destruction de biens, des pertes économiques et parfois même des violences. Lorsqu’un troupeau détruit une production agricole, par exemple, l’agriculteur peut perdre plusieurs mois de travail et des ressources financières importantes.
De même, lorsqu’un éleveur perd l’accès à certains espaces ou à des ressources essentielles pour ses animaux, cela peut également avoir des conséquences sur son activité. Au-delà des pertes matérielles et économiques, ces situations fragilisent surtout la cohésion sociale. Elles peuvent créer des divisions au sein des communautés et rendre difficile la vie collective. C’est pourquoi les autorités locales, les responsables communautaires, les services techniques et tous les acteurs concernés doivent travailler ensemble afin de préserver la paix et de renforcer la cohésion sociale dans nos communautés.
Quelles sont les principales difficultés que chacun rencontre dans l’accès aux terres et aux ressources ?
Si je me place du côté des éleveurs, il faut reconnaître qu’il existe des ressources naturelles qui sont accessibles à plusieurs catégories d’acteurs, notamment les plans d’eau et certains pâturages. Il existe également des infrastructures aménagées pour faciliter l’accès à l’eau. On peut citer, par exemple, les retenues d’eau et les forages. Dans notre commune, plusieurs projets nous ont accompagnés dans la réalisation de forages pastoraux. Ces infrastructures permettent à différentes catégories d’usagers d’accéder à l’eau. Les populations peuvent les utiliser pour leurs besoins, les agriculteurs pour certaines activités de production et les éleveurs pour abreuver leurs animaux.
On voit donc que plusieurs catégories d’acteurs se retrouvent autour d’une même ressource. C’est dans cette logique que certains projets ont travaillé : créer des infrastructures et des mécanismes permettant aux différents acteurs de cohabiter et de partager les ressources disponibles. Car lorsque chacun comprend les besoins de l’autre et que les ressources sont gérées de manière concertée, les risques de tensions diminuent. L’objectif est donc de favoriser une utilisation responsable et équitable des ressources afin que les agriculteurs, les éleveurs et les autres membres des communautés puissent satisfaire leurs besoins dans un climat de paix.
Parmi les réalisations que vos différents projets vous ont permis de mettre en place, peut-on dire concrètement que, dans la commune de Kouandé, ces infrastructures sont aujourd’hui suffisantes ?
Des efforts importants ont été réalisés, mais les besoins restent encore importants. Grâce aux ressources mobilisées dans le cadre du Programme national de développement de la filière viande et lait, des investissements ont notamment été réalisés dans la commune. Ces ressources ont permis, entre autres, la construction d’un forage pastoral. Cette infrastructure contribue à améliorer l’accès à l’eau pour les éleveurs, mais également pour les agriculteurs, qui peuvent l’utiliser pour certaines activités, notamment la production maraîchère.
Par ailleurs, un projet porté par la Société de développement et d’aménagement agricole est actuellement en préparation dans la commune. Des études sont notamment en cours en vue de la construction et de l’aménagement de retenues d’eau. Ces différentes initiatives montrent qu’il existe une volonté d’améliorer progressivement l’accès aux ressources et aux infrastructures. Mais compte tenu des besoins des populations, des agriculteurs et des éleveurs, il est nécessaire de poursuivre les investissements.
Les couloirs de passage sont-ils suffisamment délimités afin de permettre aux éleveurs de conduire leurs troupeaux sans déranger les agriculteurs ni occasionner de pertes ?
Il faut dire qu’il y a eu plusieurs appuis pour la délimitation des couloirs de passage. Le projet Forest Project, que j’ai évoqué tout à l’heure, nous a accompagnés dans ce sens. Le programme Pidata a également apporté son appui à la délimitation de ces couloirs. La mairie, de son côté, s’est aussi impliquée dans la réalisation et l’aménagement de certains droits de passage. Ces couloirs sont très importants, car ils permettent aux éleveurs de déplacer leurs animaux sans traverser les champs ou occasionner des dégâts dans les cultures.
Mais leur simple délimitation ne suffit pas. Il faut également que les différents acteurs respectent ces espaces. Les agriculteurs doivent éviter d’installer leurs cultures dans les couloirs de passage, tandis que les éleveurs doivent veiller à respecter les itinéraires prévus et à empêcher leurs animaux de divaguer dans les champs. C’est donc une responsabilité partagée. La prévention des conflits dépend non seulement des infrastructures disponibles, mais aussi du comportement et du respect des règles par chaque acteur.
Pensez-vous que les sensibilisations faites uniquement en début de campagne soient suffisantes ?
Non, ce n’est pas une activité qui se limite au début de la campagne agricole. Les actions menées en début de campagne servent surtout à préparer et à informer les populations sur les comportements à adopter et sur ce qu’il ne faut pas faire. Mais dès que les activités agricoles commencent et que les populations installent progressivement leurs cultures, la sensibilisation doit se poursuivre. Les risques de tensions évoluent avec les différentes étapes de la campagne agricole.
Il est donc important de rappeler régulièrement aux acteurs les règles qu’ils doivent respecter. Nous organisons des séances de sensibilisation dans les villages, avec l’implication des élus locaux et des différentes autorités compétentes. Des émissions radiophoniques sont également diffusées régulièrement pour rappeler aux populations qu’elles ne doivent pas installer leurs cultures dans les couloirs de passage. La sensibilisation permanente permet d’éviter les incompréhensions et d’encourager les populations à adopter des comportements responsables. C’est un travail qui doit se faire tout au long de l’année et avec la participation de tous les acteurs.
En tant qu’acteur de l’Atda intervenant dans la commune de Kouandé, quel est concrètement votre rôle dans la gestion des ressources naturelles et dans la prévention des conflits entre éleveurs et agriculteurs ?
Comme vous le savez, le gouvernement est engagé dans une dynamique visant à favoriser la sédentarisation des éleveurs. En effet, de nombreux conflits surviennent généralement lors des déplacements des troupeaux, notamment lorsque les animaux traversent ou s’approchent des zones agricoles. Dans ce contexte, l’Atda intervient principalement dans la sensibilisation des différents acteurs sur la gestion durable et concertée des ressources naturelles. Nous organisons des séances de sensibilisation à l’endroit des éleveurs et des autres acteurs concernés afin de promouvoir de bonnes pratiques et de prévenir les conflits liés à l’utilisation des ressources.
Au-delà de la sensibilisation, nous accompagnons également l’installation de parcelles fourragères. Il s’agit de parcelles consacrées à la production de fourrage destiné à l’alimentation du bétail. Cette pratique peut contribuer à réduire la pression exercée sur les pâturages naturels et à limiter les déplacements des animaux à la recherche de nourriture. L’idée est d’aider progressivement les éleveurs à mieux organiser leurs activités et à réduire les situations susceptibles de provoquer des conflits avec les agriculteurs.
Quel message de conclusion aimeriez-vous adresser aux agriculteurs, aux éleveurs et aux autorités ?
À l’endroit des agriculteurs, je voudrais d’abord les féliciter, car beaucoup commencent déjà à prendre conscience de l’importance de la collaboration et de la nécessité d’une gestion durable des ressources naturelles. Je les exhorte à maintenir cette dynamique et à continuer de respecter les infrastructures et les espaces pastoraux, notamment les couloirs de passage des animaux et les aires de pâturage. Aux éleveurs, je voudrais également lancer un appel au respect des couloirs de passage et des autres espaces qui leur sont réservés. Ils doivent veiller à ne pas laisser leurs animaux divaguer dans les champs et à respecter les droits des agriculteurs.
Enfin, j’invite les autorités et l’ensemble des acteurs concernés à poursuivre les efforts de sensibilisation, de prévention et de dialogue. C’est par la compréhension mutuelle, le respect des règles et la complémentarité entre agriculteurs et éleveurs que nous pourrons réduire les conflits et assurer une meilleure gestion de nos ressources naturelles. Les agriculteurs et les éleveurs sont appelés à vivre et à travailler ensemble. Aucun développement durable des communautés rurales ne peut se faire dans un climat de tensions permanentes. La paix, le dialogue et le respect mutuel doivent donc rester au cœur de la gestion de la terre, de l’eau et des pâturages.
Arsène HOUNTON (Stg) & Moudachirou ALIOU




