Léonce SACCA sur la transhumance au Bénin : « La cause des conflits entre agriculteurs et éleveurs est purement un problème foncier »

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Il ne se passe une campagne de transhumance au Bénin sans que l’on n’enregistre des conflits mortels entre agriculteurs et éleveurs. Ces conflits sont même devenus récurrents poussant parfois à se demander s’il existe un cadre légal qui régit l’activité et ce que font les pouvoirs publics pour endiguer le mal. Pour en savoir plus votre périodique reçoit dans ce numéro Léonce SACCA, Environnementaliste, Sociologue des ressources naturelles et Directeur du Groupe d’Etude et de Recherche sur l’Environnement et le Développement Gered. Lisez plutôt.

Propos recueillis par Jacques D. BOSSE

M. le Directeur, des conflits parfois mortels sont enregistrés chaque année dans le secteur de la transhumance. D’entrée dites-nous s’il existe un cadre légal qui régit ce phénomène au Bénin ?

La toute première loi que nous avons dans le domaine de la transhumance si non dans le domaine de l’élevage, c’est la loi de 1987. On peut dire déjà que depuis la révolution, notre pays avait pensé à une Loi que communément les gens appellent la Loi sur la veine pâture. C’est cette loi qui avait défini les conditions dans lesquelles on pouvait entreprendre l’élevage de gros bovins, de bétails et même de petits ruminants et de quelle façon les parcours devaient être envisagés, comment on devait pouvoir faire l’alimentation des bétails de sorte à ne pas dévaster les champs d’agriculteurs. C’est la toute première Loi que nous avons mais qui a évolué dans le temps et dont beaucoup d’autres lois, je veux parler des arrêtés et des décrets, se sont inspirés. Il y a en 1992 par exemple un arrêté interministériel qui a institué les comités de transhumance depuis le niveau national jusqu’au dernier village. Aujourd’hui ces comités existent. Nous avons le comité national de transhumance qui entre temps avait été animé par le Haut Conseil à la Gouvernance Concertée. Après ça on a des comités départementaux de transhumance et puis les comités sous préfectoraux et les comités de village. Et aujourd’hui il y a un excellent travail qui a été fait par l’Association Nationale des Eleveurs de Ruminants (Anoper) avec l’appui de la coopération suisse et d’autres partenaires pour l’élaboration d’un Code pastoral qui s’est basé sur la loi de 1987. La loi de 1987 a toujours été la loi de référence. Aujourd’hui, on ne peut plus parler de la loi de 1987 mais plutôt du Code pastoral qui désormais définit toutes les conditions qu’il faut pour faire son élevage au bénin, toutes les conditions qu’il faut pour accueillir les transhumants, toutes les exigences définies pour que tout transhumant étranger qui veut prélever du fourrage et de l’eau sur le territoire béninois sache comment s’y prendre. C’est désormais sur ce Code promulgué depuis bientôt trois à quatre mois que se repose tout ce qui est fait dans le domaine de la transhumance.

Malgré ces lois que vous avez énumérées, les conflits sont toujours légions entre agriculteurs et éleveurs. Comment l’expliquez-vous ?

Je vais d’abord dire que les acteurs ne connaissent pas encore ce Code parce qu’il a été adopté par la 7ème législature. Il reste la phase de vulgarisation de ce Code pour que les vrais acteurs s’en approprient. Maintenant par rapport aux conflits, ils sont liés au mode d’élevage et à la pratique de l’agriculture dans notre pays. Les conflits, c’est autour des ressources litigieuses. Ce qu’on pourrait appeler les ressources litigieuses, c’est d’abord l’espace vert, c’est le foncier parce qu’il faut avoir des aires de pâturage et des couloirs de passage que doivent emprunter les animaux de sorte que lors du pâturage l’on ne conduise pas le troupeau dans les champs. Mais il se fait que les deux acteurs, qu’il soit agriculteur ou éleveur, ne respectent pas le passage délimité pour faire transiter les animaux. Les agriculteurs débordent parfois sur le couloir et parce que le couloir emprunté par les animaux à cause des défections animales qui enrichissent le sol. L’agriculteur y trouve une opportunité pour son champ. Il y a aussi les éleveurs qui installent leur campement soit à proximité du couloir soit sur le couloir et cela est légion dans presque toutes les communes.

Ne pensez-vous pas que le problème se situe au niveau de la délimitation des couloirs de passage ? Les propriétaires terriens sont-ils souvent associés ?

Les couloirs ne sont pas définis sans tenir compte des premiers occupants c’est-à-dire ceux qui exploitent déjà la terre. On fait des négociations pour amener les occupants de l’espace à faire des concessions. souvent fait avec une approche participative quelques fois même avec des papiers, des conventions où les acteurs se disent : «d’accord on concède une partie de notre espace pour que cela devienne un couloir ». Mais ce qu’on constate avec le temps, c’est que ce sont ces mêmes contractants qui viennent installer leurs champs sur le couloir. Ce qui pose aujourd’hui un réel problème.

Des agriculteurs qui ne respectent pas les couloirs de passage oui, mais est-ce qu’il ne faut pas aussi incriminer les éleveurs qui d’habitude conduisent les troupeaux dans les champs ?

Ce ne sont pas les vrais propriétaires de troupeaux qui conduisent les troupeaux. Ce sont soit des bouviers recrutés soit des petits enfants qui ne sont même pas autorisés par la Loi pour conduire les animaux. La disposition légale souhaite que la personne qui doit être derrière un troupeau de 50 têtes ait minimum l’âge de 18 ans révolu. Malheureusement le constat est tout autre su le terrain. Ce sont plutôt des petits enfants de 14 ans et puis dans leur logique de vouloir faire manger l’animal par tous les moyens sans mesurer les dégâts créés à autrui. C’est ce qui crée les conflits parce que le champ de l’agriculteur est ce que le troupeau est pour l’éleveur. Chacun tire son revenu de son activité. A partir de ce moment, toutes les fois que l’intérêt de l’un ou de l’autre est piétiné, il y a conflit.

Qu’est ce qui est selon vous la principale cause de ces conflits entre agriculteurs et éleveurs ?

Le mode d’élevage est un mode extensif. Il faut faire voyager, faire marcher les animaux sur de longues distances. Et puis ces deux acteurs sont en compétition. L’agriculteur veut faire des emblavures sur de très grandes superficies. Aujourd’hui, il n’existe pas de couloir de passage vraiment dédié aux animaux à Banikoara par exemple. Il y a aussi l’alimentation du bétail. Où trouver du fourrage pour son animal ? Donc il n’y a plus d’espace. Ce qui fait que le très peu d’espace dont dispose l’agriculteur pour faire son champ est en même temps guetté par l’éleveur pour alimenter son troupeau. La cause des conflits entre agriculteurs et éleveurs est purement un problème foncier. Il a été longtemps dénoncé le laxisme des pouvoirs publics dans la gestion de ces conflits. Mais aujourd’hui l’impératif est là : il faut trouver les voies et moyens pour éviter les conflits.

Que proposez-vous ?

Nous, à Gered, on a tenté et on continue d’ailleurs on est dans cette dynamique. Depuis 2011 on a commencé l’animation des espaces de dialogue à l’endroit des comités de transhumance institués par l’arrêté interministériel de 1992. Mais aujourd’hui avec l’existence du Code pastoral, on ne peut plus parler de ces arrêtés. On a développé un outil que nous appelons les espaces de dialogue. C’est un espace où on permet aux différents acteurs qui se voient sur le terrain en chiens de faïence de venir s’assoir et échanger d’une quelconque ressource qui demeure litigieuse dans leur zone afin de se repositionner. Nous animons également ces espaces autour des textes de lois qui régissent la transhumance dans notre pays et aussi dans l’espace Cedeao. On a également développé des outils pour vulgariser un certain nombre de lois. Tout ceci pour amener les deux parties à opter pour une gestion non violente des conflits. Et cela, nous prenons les mairies dans lesquelles nous travaillons à témoin parce que dans les communes, c’est le Maire qui est le Président du Comité Communal de Transhumance et à ce titre toutes les décisions ou encore toutes les recommandations ou résolutions souhaitées au cours d’un espace de dialogue sont versés à l’autorité communale en vue de prendre des décisions. Les couloirs sont inévitables. Si nous voulons observer dans notre plat la viande, le fromage à côté d’une pâte de maïs ou de l’igname pilée, on est tenu de se faire des concessions pour libérer les couloirs de passage. Et dès que ceci est fait, il faut donc que les communes intègrent cela dans leurs Plans Fonciers Ruraux.

Quel doit être le rôle du pouvoir central ?

Aujourd’hui la transhumance est gérée par un dispositif gouvernemental. Au début de chaque campagne le Gouvernement depuis 2016, à travers son Ministère de l’Intérieur prend un arrêté pour annoncer la campagne de transhumance sur le territoire national. Et là vous voyez quand on regarde un peu ces dispositions légales qui sont prises, ça donne l’impression que la transhumance sur le territoire béninois est une question de sécurité. La transhumance n’est pas perçue comme une opportunité pour notre pays où on pourrait faire assez de recettes. Ces dispositions ne rentrent pas véritablement dans la gestion de la transhumance. Si on veut rentrer dans la gestion c’est de tout faire pour qu’il n’y ait plus de conflits et pour le faire ça deviendra une gestion diplomatique entre le Bénin et ses pays frontaliers d’où proviennent ces transhumants. La diplomatie béninoise pourra par exemple traiter avec ses voisins du Niger, du Nigéria ou du Burkina Faso pour dire : «je voudrais que dans votre pays vous recensez les candidats à la transhumance au Bénin pour cette campagne-ci». On fait ce point et on leur dit : « d’accord nous sommes prêts à accueillir sur notre territoire tel nombre de têtes de bovins ou de petits ruminants et pour venir sur notre territoire voilà les portes d’entrée indiquées pour cette campagne-là ». C’est vrai que cela est souvent fait mais ce qui manque pour que la transhumance soit apaisée c’est la collaboration transfrontalière. Que les services compétents en la matière des différents pays s’asseyent et qu’ils mettent un dispositif opératoire qui facilite le flux des animaux qui entrent sur le territoire béninois. Il y a aussi des espaces de dialogue que nous faisons que d’autres appellent les cadres de concertation, il faut aussi les faire autour des textes, des portes d’entrée, des pièces que l’on doit tenir par devers lui pour venir en transhumance au Bénin. La transhumance pour notre pays constitue une opportunité économique en ce sens que nos marchés à bétails seront bien animés, le fromage et le lait, on les aura à foison et on pourra les commercialiser. Une opportunité génétique aussi parce qu’on peut acheter de très bons géniteurs dans les troupeaux étrangers. Les gens viennent sur notre territoire chercher l’eau et le fourrage. Si nos communes peuvent avoir des parcs à fourrage afin d’enrichir les caisses locales de redevance à prélever. Nous pouvons aussi fabriquer des aliments destinés au bétail qu’on vendrait à des coûts intéressants. C’est vers des stratégies d’adaptation qu’il faudrait aller pour parvenir à une sédentarisation de l’élevage. Passer de l’élevage extensifs à l’élevage intensif, c’est ça qui peut réduire les conflits.

Un mot sur le bilan de la campagne de transhumance qui a pris fin le 31 mai dernier…

Pour faire un bilan il faut avoir au préalable un plan de campagne et après une campagne faire le bilan. Est-ce que nous avons souvent eu un plan de campagne dans notre pays ? L’arrêté interministériel est souvent pris en décembre alors que souvent les transhumants sont dans notre pays depuis juin. Deuxième chose, il faut avoir des informations c’est-à-dire la documentation ou des données sur des conflits, nous n’en avons pas. Il nous faut une base de données, il nous faut toujours une situation de référence parce que à un moment t donné, il nous faut aller regarder dans les différentes communes, passer dans les commissariats, aller dans les mairies pour savoir quels sont les conflits qu’ils ont enregistrés pendant une campagne. Et maintenant aux vues des différentes interventions voir comment aller dans les communes pour savoir comment les conflits évoluent. Notre outil de travail ce n’est rien que les témoignages. Il y a tel nombre de conflits, tel nombre de morts mais notre gouvernement ne s’est jamais investi pour comprendre ces conflits et leurs causes. C’est un travail sérieux que notre gouvernement doit faire ou alors les programmes doivent faire. Il faut faire des investigations et vérifier ce qui est à la base. Quand on dit qu’on veut faire le bilan d’une campagne dans le domaine de la transhumance, je dis non c’est biaisé.

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